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Les musulmans ont-ils leur « question juive » ?

Religion Deux auteurs s´interrogent sur la réalité de l´antisémitisme dans le monde islamique. Au lecteur de se forger sa propre opinion à partir des faits rapportés. Par Renaud de Rochebrune 

Manifestants brûlant un drapeau israélien à Amman (Jordanie), en mars 2010.(crédit: Majed Jaber/Reuters)Manifestants brûlant un drapeau israélien à Amman (Jordanie), en mars 2010.(crédit: Majed Jaber/Reuters)

Le thème des rapports conflictuels entre Arabes et Juifs, ou musulmans et juifs, et de leurs liens éventuels avec l´antisémitisme résonne inévitablement avec l´actualité la plus brûlante, celle du Proche-Orient, même quand il est abordé d´un point de vue historique. Aussi est-il toujours potentiellement explosif. Et naturellement propice aux affirmations idéologiques, pour ne pas dire aux manipulations et aux instrumentalisations politiques. On ne peut donc qu´appréhender avec prudence les livres - plutôt rares au demeurant - qui lui sont spécifiquement consacrés. Voilà pourquoi, quitte à ne pas être convaincu par toutes leurs assertions, on ne peut que se féliciter de la publication simultanée de deux ouvrages documentés, qui visent à fournir des éléments de réflexion au lecteur qui entend dépasser les visions manichéennes sur un tel sujet.

Le premier 1, celui de Philippe Simonnot, est le plus ambitieux dans son propos, puisqu´il promet d´enquêter sur la réalité et les éventuelles causes de l´antisémitisme dans le monde musulman. Il part, un peu rapidement peut-être, d´un constat, qui paraît accablant, sur l´expansion récente du phénomène. Celui-ci est attesté par une liste impressionnante d´écrits antisémites, sélectionnés parmi les très nombreux qu´on a pu lire ces dernières années dans les médias des pays arabes ou iraniens. Dans cette liste, cependant, d´incontestables déclarations antisémites voisinent avec des interventions qui semblent plus relever de l´antijudaïsme ou de l´antisionisme que de l´antisémitisme proprement dit.

Mais l´essentiel ne réside pas dans ce florilège où souvent la bêtise (par exemple quand un responsable saoudien, et il ne sera pas le seul, attribue aux Juifs la responsabilité des attentats du 11 septembre 2001) le dispute à l´horreur (lorsque tel quotidien égyptien à grand tirage appelle à la même époque à terminer le travail commencé par Hitler).

C´est plus en revisitant les travaux sur les rapports entre juifs et musulmans depuis les origines de l´islam que Philippe Simonnot apporte des éléments importants au débat. Même s´il veut avant tout tenter d´élucider une question - une double question, en réalité - à ses yeux cruciale.

Faut-il incriminer le christianisme, pour lequel, depuis toujours, les juifs sont des déicides, comme le seul véritable initiateur de l´antisémitisme ? Les musulmans, du moins certains d´entre eux, n´ayant fait qu´« importer » à l´occasion ce penchant détestable afin de servir leurs intérêts ou d´assouvir des désirs de revanche dans certaines circonstances historiques comme celles d´aujourd´hui si marquées par la tragédie palestinienne. Doit-on au contraire rechercher au sein même de l´univers islamique, et déjà dans le Coran à travers le récit des affrontements entre le Prophète et les juifs, les éléments d´une judéophobie qui peuvent nourrir ou encourager un antisémitisme musulman contemporain ?

L´auteur penche d´évidence pour la seconde hypothèse. Ce qui ne veut pas dire qu´il considère pour autant que l´islam serait « par nature » antisémite. Ni qu´il néglige, par rapport à la situation actuelle, les effets du comportement des Israéliens vis-à-vis des Palestiniens sur un certain climat de haine envers les Juifs dans le monde musulman : le chapitre consacré à la Nakba - l´expulsion des Arabes de leurs terres lors de la naissance d´Israël par le biais d´un véritable « nettoyage ethnique » prémédité - suffit à le prouver.

Le livre fort savant du Libanais Gilbert Achcar 2, centré sur l´examen de la façon dont les Arabes évoquent les persécutions contre les Juifs depuis la montée du nazisme jusqu´à aujourd´hui, semble a priori consacré à un sujet beaucoup plus étroit. Il n´en est rien.

Certes, le travail de cet universitaire reconnu, enseignant à la School of Oriental and African Studies de l´université de Londres, s´attache à réfuter de façon convaincante les analyses simplistes qui voudraient montrer que les Arabes auraient été nombreux à se faire les complices du nazisme puis les supporters des thèses négationnistes. Mais, pour nourrir son propos, l´auteur est amené à évoquer l´histoire des différents courants idéologiques à l´?uvre dans le monde arabe depuis deux tiers de siècle. Un récit passionnant qui justifie à lui seul la lecture du livre et permet de comprendre l´arrière-plan de la plupart des événements essentiels survenus au Moyen-Orient ces dernières décennies.

Souvent, à partir d´un matériau identique, les deux ouvrages soutiennent des analyses différentes sur des points précis - par exemple l´influence réelle du grand mufti de Jérusalem pendant la Seconde Guerre mondiale, et par voie de conséquence l´importance à accorder à sa « conversion » au nazisme, qu´Achcar estime très exagérée en général - ou sur des questions de fond - Achcar récuse avec force l´idée selon laquelle des Arabes pourraient être antisémites par vocation religieuse.

Mais aucun des deux auteurs n´interdit jamais à son lecteur de se forger sa propre opinion à partir des faits, y compris contre sa conviction personnelle. Une preuve, sinon de la validité des arguments présentés, du moins de l´honnêteté de ceux qui les proposent.

 

  • 1. Enquête sur l´antisémitisme musulman, de ses origines à nos jours, de Philippe Simonnot, éd. Michalon, 324 pages, 22 euros.
  • 2. Les Arabes et la Shoah : la guerre israélo-arabe des récits, de Gilbert Achcar, éd. Sindbad/Actes Sud, 528 pages, 26 euros.

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