Retour à la liste

Vague coréenne sur l'Asie

Mode Chansons, films, séries télévisées... de Tokyo à Pékin et à Singapour, la jeunesse a les yeux tournés vers Séoul. Elle s'habille, se divertit, mange comme au pays du Matin-Clair.
Touristes japonaises posant avec un garde en costume traditionnel, Séoul (crédit : Lee Jae-won/Reuters)Touristes japonaises posant avec un garde en costume traditionnel, Séoul (crédit : Lee Jae-won/Reuters)

Au début était Hollywood. Puis vint Bollywood. Aujourd'hui, il y a Hallyuwood. Un véritable temple voué à l'industrialisation et la globalisation de la pop culture coréenne, situé dans la nouvelle ville d'Ilsan, à une quarantaine de kilomètres de Séoul, et la manifestation la plus extravagante d'un phénomène culturel né de l'air du temps à la fin des années 1990, le hallyu. Mot à mot : « vague coréenne ». Et si la province du Gyeonggi-do n'hésite pas à débourser près de 3 milliards de dollars pour ce gigantesque complexe qui comprendra, fin 2011, outre un parc à thème, des studios de cinéma, des banques, des développeurs de logiciels de jeux vidéo, des compagnies de films et des sociétés de production, c'est que le hallyu est générateur d'énormes gains financiers.

Ainsi, en 1999, avant même de connaître le succès dans le reste de l'Asie, le film du metteur en scène Kang Je-gyu, Shiri, bat-il en Corée, avec 6,5 millions d'entrées, le record détenu par Titanic (4,5 millions d'entrées), rapportant au pays 50 milliards de wons (1,5 milliard d'euros), soit le coût de... 11657 voitures Sonata, de la marque coréenne Hyundai.

Au début des années 1990, la Corée du Sud, toute jeune démocratie, sort à peine de trois décennies de dictature militaire. Le miracle économique qui a permis la spectaculaire reconstruction du pays au lendemain de la guerre n'a guère favorisé la culture populaire et les loisirs. En cette fin de XXe siècle, la « Corée des généraux » (1961-1993) est culturellement recroquevillée sur l'affirmation de son identité et le refus de toute influence étrangère, synonyme depuis toujours de calamités et de malheurs. La production artistique demeure bridée par les quotas : films américains limités, censurés, et bannissement pur et simple de la culture japonaise, trop liée au colonialisme. Il faudra attendre la fin des années 1990 et la politique de mondialisation (segyehwa) pour que se lèvent durablement les barrières du protectionnisme et de la censure politique.

En dépit de la corruption et de la crise asiatique qui minent la présidence de Kim Young-sam (1993-1998), la Corée change, s'enrichit. Alors que dix années auparavant seulement, le sud de la rivière Han, qui traverse la capitale sud-coréenne, n'était que rizières ondoyant au vent et champs de sorgho, les quartiers d'Apgujeong, Sinsa et Cheongdam se hérissent tout à coup de gratte-ciel et deviennent les quartiers phares d'une jeunesse cosmopolite, tournée vers l'Occident, accro à la consommation de luxe, mais fière de ses racines et porte-flambeau de la « vague coréenne ».

Pour cette nouvelle génération comme pour les 15-20 ans japonais, la guerre, la colonisation et les inimitiés historiques entre les deux pays n'évoquent plus grand-chose. Et alors que la jeunesse coréenne découvre enfin la pop et les mangas importés de l'Archipel, un peu plus accessibles qu'auparavant, les jeunes Japonais, qui peinent à renouveler leur culture de la provocation (symbolisée notamment par le quartier de Harajuku, à Tokyo), s'entichent de cette culture coréenne dynamique que leurs parents considèrent encore souvent comme une « sous-culture ».

En 2002, c'est la stupéfaction en Corée du Sud : l'album de la chanteuse BoA arrive en tête de l'oricon, le hit-parade des ventes japonais. Le succès est fulgurant : en moins d'une journée, la jeune femme vend plus de 100000 albums... Une star coréenne adulée au pays du Soleil-Levant, du jamais vu! Ce n'est que le début d'une véritable hystérie collective qui va culminer avec le syndrome « Yon-sama » (« honorable on »), nom affectueux donné par ses fans à Bae Yong-jun, la nouvelle idole de Tokyo, jeune acteur de séries télévisées, star romantique au visage d'ange.

Dans les agences de tourisme sud-coréennes débordées, les « circuits hallyu », véritables pèlerinages sur les « traces des séries », affichent complet en permanence. Des cars remplis de touristes nippons visitent les ruelles de Séoul : on se pâme sous l'arbre où les héros ont échangé leur premier baiser, on déguste du poulet frit à la gargote du deuxième épisode, on s'habille comme les personnages des drama historiques, une façon comme une autre pour les designers de remettre au goût du jour le costume traditionnel coréen...

Au pays du Matin-Clair, on jubile, toutes générations confondues. L'image de la Corée a changé auprès des Japonais, juste revanche sur des siècles d'humiliation. Mais c'est en Chine que, quelques années plus tôt, le phénomène a démarré. Les deux pays entretiennent depuis la nuit des temps des rapports apaisés mais complexes de « petite s?ur à s?ur aînée ». Bien que plus proche par ses racines et sa langue du monde ouralo-sibérien, la culture coréenne est imprégnée d'influences chinoises. Alors, quand, le 1er janvier 2000, le groupe H.O.T., avec l'aval des autorités chinoises, réunit plus de 12000 spectateurs au stade de Pékin ?une première en Chine ?, le quotidien sud-coréen Hanguk Ilbo titre simplement : « Enfin! »

La tendance s'est inversée et, de Guangzhou à Pékin, la Corée est à l'honneur : chansons, séries télévisées, jeux vidéo en ligne, films, restaurants, snacks, boybands, T-shirts... Toute une jeunesse a les yeux tournés vers la Corée, s'habille comme à Séoul, mange des choux fermentés au piment et vibre au fil des épisodes des sitcoms du pays du Matin-Clair. La vague coréenne va dès lors se propager dans toute l'Asie : à Hong Kong d'abord via la chaîne de télévision Star TV, puis à Taïwan, au Viêt Nam, à Singapour, en Malaisie, aux Philippines et, récemment, au Cambodge. Même la Corée du Nord, de l'autre côté de la DMZ, la zone démilitarisée, n'est pas épargnée : les DVD des drama sud-coréens importés illégalement de Chine par les commerçants frontaliers de Mandchourie y font un tabac. Et bientôt leur popularité est telle que le gouvernement se voit contraint de publier un décret interdisant les coupes de cheveux à la sud-coréenne, sous peine d'amende et d'emprisonnement. En Inde, enfin, la Corée du Sud passe pour tellement branchée que rien n'est plus « hype » dans les boîtes de nuit de Delhi que de s'envoyer des sms en coréen, devenu une sorte de langue secrète inaccessible aux adultes.

Le succès de la vague coréenne est le reflet d'une Asie qui se cherche une identité propre, indépendamment de l'influence des grandes puissances, notamment américaine et japonaise. Un engouement qui a incontestablement favorisé le renouveau du dialogue interculturel en Asie de l'Est, mais qui, dans les années à venir, pourra à son tour être perçu comme une menace.

Plusieurs facteurs expliquent le phénomène. Tout d'abord, la ferme volonté gouvernementale de promouvoir la culture coréenne à l'étranger (jusqu'à exempter certains acteurs ou chanteurs de service militaire afin qu'ils honorent leurs contrats), mais aussi l'extraordinaire réactivité des premiers hommes d'affaires qui, dans les années 1990, misèrent sur cette pop culture surgie de nulle part. Mais sans le talent et la créativité toujours renouvelée des producteurs sud-coréens, capables de proposer à leur public une modernité à la fois universelle (pour être exportable) et profondément nationaliste, le hallyu aurait été un feu de paille.

Pour les experts de ce courant, réunis en congrès à Séoul en avril dernier, il est toutefois temps de changer de stratégie, car plusieurs pays d'Asie du Sud (dont l'Indonésie et la Thaïlande) ont émis des manifestes « anti-hallyu ». Alors, plutôt que de continuer à exporter en quantité des produits populaires, il a été convenu que la nouvelle ligne directrice du hallyu mettrait désormais l'accent sur des productions de qualité, jugées plus « classe » : comédies musicales, ballets, films... Objectif annoncé : la conquête des marchés européen et américain. New York, Berlin et Paris ne devraient pas tarder à vivre à leur tour à l'heure coréenne.


Rayonement culturel
Dans l'étude réalisée en 2008 par The Chicago Council on Global Affairs*, un organisme américain indépendant, le rayonnement culturel (« soft power ») comparé de trois pays asiatiques et des États-Unis est évalué selon un indice allant de 0 à 100. Cet indice est la combinaison de données portant notamment sur la diffusion de la culture populaire, celle du cinéma, de la musique et des séries télévisées. L'héritage culturel et le rôle du pays concerné en tant que destination touristique sont aussi pris en compte. Le soft power de la Corée du Sud arrive en tête en Chine et se place en deuxième position au Japon et au Viêt Nam. L'influence coréenne est moindre en Indonésie, où celle de la Chine, tout comme au Viêt Nam, est prédominante.

*Soft Power in Asia. Results of a 2008 Multinational Survey of Public Opinion.

La recette Dae Jang-geum
Pour les experts du hallyu (« la vague coréenne »), la trajectoire internationale du drama historique Dae Jang-geum (« La célèbre Jang-geum ») est exemplaire. Produite en 2003 par la chaîne privée MBC, la série diffusée par la suite aux États-Unis (sous le titre Jewel of the Palace) mais aussi en Australie, en Iran, en Suède, en Russie, au Pérou, en Israël et même depuis janvier dernier en Bosnie, réunit tous les ingrédients qui ont fait le succès de la vague coréenne. Une intrigue tirée des annales de la dynastie des Yi, inépuisable réservoir d'inspiration couvrant quelque quatre cent soixante-douze années (1392-1863) de l'histoire du royaume coréen de Joseon, des acteurs stars (Lee Young-ae, Ji Jin-hee), de fastueux décors recréés avec une précision toute muséologique puis transformés en parc à thème pour les touristes. Et surtout des « focus dérivés » parfaitement ciblés et destinés à développer une meilleure connaissance de la culture coréenne à l'étranger : en l'occurrence la cuisine palatiale coréenne et la pharmacopée traditionnelle, puisque Jang-geum est une dame de la cour au XVe siècle devenue un médecin célèbre. Un succès planétaire, symbolisé avec faste par un avion de la compagnie Asiana dont la carlingue a été repeinte à l'effigie de l'héroïne...
« Mission accomplie, commente-t-on dans les couloirs de MBC. Grâce à nous, l'image de la Corée a évolué. Jusqu'ici, nous passions souvent en Asie du Sud-Est pour des malotrus grossiers et violents. Depuis la diffusion de Dae Jang-geum en Thaïlande et en Indonésie, la Corée est devenue synonyme de raffinement extrême et de beauté. »

Retour à la liste

Les autres articles :

Véhicule électrique - Sacré prématuré

La voiture européenne de l’année 2011 est un modèle électrique conçu par Nissan. Mais la Leaf est loin d’être adaptée au marché du Vieux Continent.   L’automobile est en train de changer, après un siècle de monopole des moteurs thermiques. Le jury de la « voiture européenne de l’année » a salué cette évolution en élisant la Toyota Prius hybride en 2005. En 2011, la Nissan Leaf est le premier modèle électrique à recevoir cette distinction.

 

Mais, dans ce dernier cas, le jury, composé de 58 journalistes, a péché par anticipation. Que la Leaf soit aujourd’hui la proposition électrique la plus convaincante, nul ne saurait le nier : elle est seule en lice. Ses rares rivales sont des modèles thermiques dotés d’un moteur électrique et de batteries supplémentaires comme les Citroën C-Zéro et Peugeot iOn, ou bien la Renault Fluence, qui sera commercialisée

Lire l'article

Paléoanthropologie - Deux sorties d’Afrique

  On faisait jusqu’ici remonter à 40 000 ans l’arrivée d’Homo sapiens en Europe. L’analyse de dents trouvées en 1964 dans une grotte des Pouilles, dans le sud de l’Italie, laisse à penser qu’elles appartenaient à un jeune Sapiens vivant il y a 43 000 ans.

Une recherche similaire menée en Angleterre, cette fois sur un fragment de mâchoire découvert en 1927, aboutit à un résultat similaire : le fossile date de 43 000 ans.
S’il semble donc établi que la colonisation du continent par l’homme moderne a été plus précoce qu’on ne le croyait, d’autres travaux confirment que le peuplement de la Terre s’est déroulé en plusieurs temps, contrairement à l’hypothèse

Lire l'article

L´Amérique et la guerre Hollywood en première ligne

CINEMA Les réalisateurs n´attendent plus la fin des conflits pour s´en emparer : une douzaine de films sur l´Irak et l´Afghanistan sont déjà sortis.

La capacité du cinéma américain à s´emparer de la réalité est, au regard de l´incurie française en la matière, extraordinaire. La figuration des minorités, si symboliquement déficiente dans les films français, est au c?ur de la cinématographie américaine. Les films de Martin Scorsese ou de Spike Lee sont quelques exemples

Lire l'article

Irina Bokova Première dame de l´Unesco

PORTRAIT Le temple de la culture mondiale est enfin dirigé par une femme. Après une élection mouvementée, l´ancienne ministre bulgare souhaite en restaurer le rayonnement. Par Tirthankar Chanda

Place de Fontenoy, dans le 7e arrondissement de Paris, s´élève l´immeuble moderniste de l´Unesco. Une architecture originale, en Y, qui fait penser, vue du ciel, à une étoile à trois branches. Le bâtiment abrite le secrétariat de l´agence onusienne en charge de l´éducation, de la science et de la culture, dont le directeur général est, pour la première fois depuis sa création, une directrice générale. Au

Lire l'article

Déjeuner avec… Jean-Christophe Rufin

Dans son nouveau roman, Katiba, l´écrivain diplomate nous entraîne dans la sphère du terrorisme islamiste. Un thriller écrit depuis l´ambassade de France à Dakar, qu´il quittera en juin.

Costume foncé très chic. Cravate élégantissime. Ce mardi, Jean-Christophe Rufin n´est pas Son Excellence l´ambassadeur de France au Sénégal. Rendez-vous a été fixé chez son éditeur, Flammarion, place de l´Odéon, à deux pas du restaurant La Méditerranée, l´une des cantines les plus fameuses du petit monde

Lire l'article

Les musulmans ont-ils leur « question juive » ?

Religion Deux auteurs s´interrogent sur la réalité de l´antisémitisme dans le monde islamique. Au lecteur de se forger sa propre opinion à partir des faits rapportés. Par Renaud de Rochebrune 

Le thème des rapports conflictuels entre Arabes et Juifs, ou musulmans et juifs, et de leurs liens éventuels avec l´antisémitisme résonne inévitablement avec l´actualité la plus brûlante, celle du Proche-Orient, même quand il est abordé d´un point de vue historique. Aussi est-il toujours potentiellement explosif. Et naturellement propice aux affirmations idéologiques, pour ne pas dire aux manipulations et aux

Lire l'article

Le métier de BIOGRAPHE

AUTOPORTRAIT De Gaulle, Nasser, Hô Chi Minh, Malraux, Mauriac, Montaigne... Raconter le destin de tels personnages est un exercice qui relève à la fois de l´entreprise romanesque et de l´enquête judiciaire.

Journaliste, on l´est souvent par hasard, ou par défaut. Il a fallu les folles péripéties de la fin de la guerre, et que de Gaulle juge bon d´expédier vers l´Indochine en perdition un corps d´intervention confié à son meilleur lieutenant, le général Leclerc, pour que l´apprenti diplomate que j´étais se trouve précipité

Lire l'article

Travailler moins, vivre mieux

Avec la crise, les repères changent, les discours se modifient et les valeurs s'inversent.

La valeur travail ne fait plus recette, politiquement du moins. Alors qu'en France, la notion avait été au c?ur de la dernière campagne présidentielle, il semble maintenant qu'elle ne soit plus de mise. Il faut croire que le travail « ça eut payé, mais ça ne paye plus » et que les électeurs à qui on avait promis de « travailler plus pour gagner plus » s'en sont rendu compte. On a oublié que Friedrich Nietzsche

Lire l'article

Quand les aventuriers sont des aventurières...

La bourlingue, n'est-ce pas, c'est plutôt une affaire d'hommes. C'était. Depuis un siècle, la prouesse physique s'est féminisée, assortie souvent d'un exploit intellectuel ou littéraire.

Certes, il y a eu Alexandra David-Néel : une ancienne chanteuse lyrique, devenue tenancière de casino à Tunis, qui, la cinquantaine venue, se prit de passion pour le bouddhisme, l'Himalaya, et fut
la première Européenne à pénétrer (en 1924) dans Lhassa, la capitale sacrée des Tibétains. Elle consacra de nombreux ouvrages (la plupart en anglais) à ses découvertes, avant de mourir, quelque part en France, à près

Lire l'article

Des nazis chez Pinochet

Établie par des expatriés allemands au pied de la cordillère des Andes, la Colonia Dignidad a servi activement la dictature chilienne. Et lui a survécu. Un ancien membre témoigne.

« Sais-tu combien il y a d'étoiles dans la voûte bleue du ciel ? 1 » Cette rengaine, tous les petits Allemands la fredonnent depuis des générations à Noël. À l'école, pour la famille, pour les amis de passage. Mais ce jour-là, Klaus, le gamin de 8 ans en culottes courtes qui chante devant une assemblée recueillie, ignore que le brave oncle Karl Heins qui le récompense d'une tape sur la joue n'est autre que Josef

Lire l'article

Haut de page