Travailler moins, vivre mieux
crédit : Tina Zellmer/Ikon Images/PNSLa valeur travail ne fait plus recette, politiquement du moins. Alors qu'en France, la notion avait été au c?ur de la dernière campagne présidentielle, il semble maintenant qu'elle ne soit plus de mise. Il faut croire que le travail « ça eut payé, mais ça ne paye plus » et que les électeurs à qui on avait promis de « travailler plus pour gagner plus » s'en sont rendu compte. On a oublié que Friedrich Nietzsche a depuis longtemps dénoncé avec clairvoyance les infatigables discours de glorification du travail et leurs arrière-pensées sécuritaires?: « Au fond, on sent aujourd'hui, écrit-il en 1881 dans Aurore, [...] qu'un tel travail constitue la meilleure des polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la haine [...]. Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité?: et l'on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême. » Prophétique.
Une démagogie en chassant une autre, l'heure est au ludique et au loisir. À droite comme à gauche, on consulte philosophes, sociologues et autres têtes pensantes pour dessiner (et bientôt nous vendre) une société du « care », faite de solidarité, de respect et de bien-être.
Après l'effort, le réconfort? Émergence d'une valeur paresse? L'oisiveté est aujourd'hui une valeur négative, mais il n'en fut pas toujours ainsi. L'exemple des anciens est, encore et toujours, éloquent. Celui des Romains en particulier, dont l'une des valeurs fondamentales était l'otium, temps libre où l'homme a le loisir de se consacrer à des activités nobles, par opposition au negotium (dont nous tirerons le terme « négoce »), notion négative qui qualifie le temps des obligations basses, purement alimentaires auquel est tenu le vulgum pecus (« commun des mortels »)...
Promoteur d'une oisiveté tout aristocratique, Sénèque voit dans l'otium la possibilité d'atteindre la tranquillité de l'âme. Il rejoint en cela Aristote, pour qui le travail est l'apanage de l'esclave : une activité dégradante qui détourne de l'accomplissement de soi et empêche de se consacrer à la politique, aux sciences, aux arts. De quoi assurer une réputation de feignants aux philosophes pour des siècles.
Depuis le triomphe du capitalisme, les contempteurs du travail ont été nombreux, à commencer par Paul Lafargue, gendre de Marx, et son célèbre Droit à la paresse, qui connut un succès flagrant dès sa première parution (1880). Le très british Bertrand Russell lui emboîtera le pas avec L'Éloge de l'oisiveté (1932), où il écrit?: « Croire que le travail est une vertu est la cause de grands maux dans le monde moderne [...].
Sans une somme considérable de loisir à sa disposition, un homme n'a pas accès à la plupart des meilleures choses de la vie. » À l'encontre des philosophes, la sagesse populaire, celle de ceux qui se lèvent tôt, a toujours assuré que « l'oisiveté était mère de tous les vices ». Ce qui n'est pas une raison pour sombrer dans ce qu'Alain Finkielkraut appelait la « fainéhantise », cette « peur obsédante de la paresse, du temps mort, de la durée non remplie » car, dommage collatéral de la crise, la valeur paresse pourrait bien être en voie de réhabilitation. Voilà qui devrait réconcilier notre époque avec la philosophie.
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