Comment aider les pays pauvres ?
Malgré leurs bonnes intentions, les pays riches peinent de plus en plus à maintenir le niveau de leur aide. Mais de nouveaux pays donateurs frappent à la porte, et de nouvelles façons d’aider voient le jour.
Par Alain Faujas
Les habitants des pays riches ont plutôt bon cœur. Ils sont prêts à partager un peu de leurs impôts pour que les populations déshéritées du reste du monde accèdent à l’eau potable, ne souffrent plus de famine et améliorent leur médiocre niveau de vie. L’Eurobaromètre publié par la Commission européenne en novembre 2011 fait apparaître que 85 % des 26 856 Européens de plus de 15 ans interrogés par TNS dans les 27 pays de l’Union européenne (UE) déclarent que l’aide au développement est « très importante » ou « plutôt importante ». Soixante-dix pour cent d’entre eux estiment que l’Afrique subsaharienne est la partie du monde qui en a le plus besoin. En ce qui concerne l’engagement personnel en faveur des pays pauvres, le résultat est plus disputé : 47 % se disent prêts à payer un peu plus cher les produits qui en proviennent, mais 47 % refusent ce surcoût.
Mais le bon cœur ne suffit pas et Esther Duflo, qui cosigne avec Abhijit Banerjee le livre Repenser la pauvreté (1), a bien raison de souligner « qu’un des grands problèmes de la lutte contre ce fléau est la recherche de solutions magiques », de la part aussi bien des particuliers que des gouvernements. Fini les grands rêves de bienfaisance du siècle dernier. Place aux questions de gros sous et au doute sur la capacité des pays riches à tenir leurs engagements.
Il est aussi de bon ton de juger peu efficace l’aide, parce que les résultats de la lutte contre la misère ne sont pas évidents. Les Objectifs du millénaire destinés à réduire de moitié l’extrême pauvreté d’ici à 2015 – qui ne seront d’ailleurs pas atteints – sont bien frustes et trop quantitatifs (nombre de calories, accès à l’eau potable, mortalité maternelle et infantile) pour prendre en compte le phénomène extrêmement complexe qu’est le développement. Le quatrième Forum de haut niveau sur l’efficacité de l’aide de Busan (Corée du Sud) n’a d’ailleurs pas adopté en novembre 2011 de principes contraignants en la matière.
Depuis 1989, le fameux « consensus de Washington », d’inspiration très libérale, mettait pour condition aux financements multilatéraux des pays en retard dix principes à respecter, dont la discipline budgétaire, la libéralisation financière, la libéralisation des échanges ou la privatisation des entreprises publiques. Le Prix Nobel américain Joseph Stiglitz a démontré que le résultat de ces prescriptions avait été catastrophique pour de nombreux pays. Depuis trois ans, ce « consensus » a été remisé dans les placards de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI).
Plusieurs évolutions sont venues compliquer le fonctionnement de l’aide et notamment l’apparition de nouveaux acteurs au comportement inédit. Alors qu’autrefois seules la Banque mondiale et les agences de coopération des pays riches finançaient la lutte contre les stigmates de la pauvreté, des fonds privés dédiés sont devenus incontournables. Par exemple, la Fondation Bill & Melinda Gates dépense pour la santé, chaque année, l’équivalent de près de la moitié des montants débloqués en prêts ou en dons par l’Agence française de développement (AFD), soit quelque 4 milliards d’euros.
Les pays émergents sont eux aussi devenus des bailleurs de fonds significatifs. Les présidences de Lula da Silva ont été l’occasion d’une montée en puissance de l’aide brésilienne, qui a dépassé les 300 millions de dollars par an en 2009. Certes, cette aide est, à l’évidence, destinée à installer le Brésil dans la posture de leader du monde en développement, avec pour objectif d’obtenir une place de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Pourtant, elle est précieuse, car elle fait partager notamment aux pays africains la forte expérience agricole du pays devenu « le grenier du monde ». Transitant par l’Empraba (Institut brésilien de recherche agronomique), les transferts de technologie concernent en priorité le coton et le riz. Dans le domaine de la santé, le Brésil a fait profiter l’Afrique de ses compétences pharmaceutiques en implantant un laboratoire de fabrication de rétroviraux à Maputo, au Mozambique.
La coopération chinoise est autrement perturbatrice. Elle fait peur aux Occidentaux qui y voient une intrusion sur leurs chasses gardées, mais elle est en général très favorablement accueillie par les pays qui en bénéficient. Ceux-ci applaudissent les propos tenus par l’ambassadeur de Chine au Niger à propos de la présence du français Areva dans les mines d’uranium de ce pays : « Areva se trouve dans le pays depuis quarante ans, mais voyez-vous un seul bâtiment construit par elle ici ? Nous avons offert un pont au Niger, car on nous l’a demandé. »
Pour Jean-Jacques Gabas, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), qui a coordonné le numéro de la revue Techniques financières et développement (2) consacré à l’aide publique, « la Chine considère qu’elle a tiré de la misère des millions de ses citoyens et qu’elle peut faire de même en Afrique. Elle est donc très efficace en matière d’infrastructures que les pays riches ont cessé de financer ». Pourtant, Jean-Jacques Gabas voit deux inconvénients à l’aide chinoise. « Les Chinois ne se préoccupent absolument pas d’aider les PME, qui sont indispensables à la création d’un tissu d’entreprises et à l’emploi ; or on sait que toutes seules les infrastructures ne créent pas le développement. Par ailleurs, leur aide est impossible à calculer tant leurs statistiques sont opaques ; elles mélangent les activités publiques avec les investissements privés, par exemple dans les agrocarburants. Ils ont une attitude ambiguë : au niveau international, ils travaillent par exemple à l’harmonisation de l’aide multilatérale à l’agriculture avec les autres bailleurs de fonds, mais, au niveau local, ils jouent en solo et se limitent à une action bilatérale ».
Dans cette période empreinte de perplexité, deux certitudes s’imposent. La première est que « nous habitons un seul monde et que nous en sommes coresponsables », écrit Jean-François Bijon, conseiller économique à l’ambassade de France de Côte d’Ivoire dans son livre Coopération au développement. Les Raisons de persévérer (3). Cela doit conduire à ne pas réduire la coopération avec les pays pauvres, « qui doit cesser d’être une charge pour devenir une “ardente obligation” ».
Et puisque les formes budgétaires s’épuisent, il est temps d’adosser cette « ardente obligation » à ce que l’on appelle les « financements innovants ». Le rapport que Bill Gates a adressé en novembre 2011 au G20 lors du sommet de Cannes évoque la possibilité de créer une taxe sur les transactions financières, par exemple de 0,1 % sur les actions et de 0,002 % sur les obligations, susceptible de générer au niveau mondial une recette de 48 milliards de dollars et, au niveau européen, de 9 milliards. L’Union européenne travaille à une formule de ce genre qui a l’aval de la chancelière allemande et du président français. Devant l’hostilité des États-Unis et du Royaume-Uni, Nicolas Sarkozy assure que la France et l’Allemagne – qui, de son côté, préfère toutefois attendre que l’UE se prononce sur le sujet, ce qui est prévu fin janvier – sont prêtes à se lancer seules.
Il ne sera pas inutile non plus que le G20 applique sa résolution annoncée à Cannes d’abaisser en cinq ans de 10 % à 5 % les frais de transferts des envois financiers des émigrés dans leur pays d’origine. Rappelons que ces transferts représentent près du double de l’aide publique au développement et que 5 % d’économies sur 250 milliards de dollars d’envois représenteraient la bagatelle de 12,5 milliards. De quoi creuser des centaines de puits, tirer des milliers de kilomètres de lignes électriques, bâtir des écoles et des hôpitaux.
La deuxième certitude – qui oblige à ravaler certaines arrogances technocratiques ou diplomatiques – est que l’avenir des pays en développement ne dépend que d’eux. Fatoumata Touré, journaliste burkinabè citée par l’hebdomadaire Courrier international (dans son numéro 983, paru en septembre 2009), écrit sans fard ce que pensent aujourd’hui de plus en plus d’Africains : « Jamais au cours de l’histoire, une région ne s’est développée grâce aux aides venant de l’étranger. Au contraire, l’aide crée une dépendance et étouffe tout penchant à créer, travailler, imaginer de nouvelles initiatives et prendre des risques. Africains, cinquante ans après nos indépendances, il serait temps de retrouver notre dignité et de prouver que nous pouvons aussi créer, travailler, imaginer, comme partout et peut-être mieux. Nous sommes la solution à nos problèmes ».
L’aide, c’est bien ; l’autonomie, c’est mieux.
1. Esther Duflo et Abhijit Banerjee, Repenser la pauvreté, éd. Le Seuil, 422 pages, 24 euros.
2. La revue Techniques financières et développement est publiée depuis 1985 par l’association Épargne sans frontière. Elle cherche à faire connaître les techniques financières adaptées à la réduction de la pauvreté et au développement.
3. Jean-François Bijon, Coopération au développement. Les Raisons de persévérer, éd. Charles Léopold Mayer, 2011, 201 pages, 20 euros.
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