In vino veritas ?
Chercheurs et industriels mettent à profit les nouvelles technologies pour créer des systèmes de détection sophistiqués des vins contrefaits. Reste à savoir si cela sera suffisant face à un phénomène en plein essor.
Par Hervé Cabibbo
Et si derrière un petrus ou un château-lafite dûment étiqueté se cachait en réalité une vulgaire piquette ? À 2 000 euros en moyenne la bouteille, l’idée fait frémir les consommateurs et collectionneurs de vins les plus prestigieux. Panique dans les caves : les grands crus subissent désormais le même sort que de vulgaires DVD, sacs à main ou chaussures de sport. Si le phénomène n’a rien de nouveau, il explose aujourd’hui, notamment dans les pays émergents à forte croissance.
Face à cette déferlante annoncée, les chercheurs ont, ces dernières années, diversifié leurs méthodes de détection des faux. Premier objectif : identifier la provenance d’un vin grâce à des systèmes de datation et de localisation. Le centre d’études nucléaires de Bordeaux-Gradignan, laboratoire qui dépend du CNRS, s’en est fait une spécialité. Il a mis au point un procédé de mesure du césium 137 contenu dans le vin qui permet de dater son âge réel avec précision, et ce, sans ouvrir la bouteille. Pour bien comprendre, il faut partir d’un constat : les retombées radioactives des essais nucléaires atmosphériques réalisés entre 1950 et 1963, ou même l’accident de Tchernobyl de 1986, ont « marqué » les vignes et la terre dans toutes les régions de la planète. Or, le vin garde en mémoire ces retombées radioactives et renferme d’infimes particules de césium (environ 100 millibecquerels pour une bouteille de 1970). À chaque année correspond une dose. Pour la mesurer, le laboratoire utilise un détecteur de radioactivité gamma qui analyse une bouteille pendant un temps variable. Un travail fastidieux mais qui donne de bons résultats, il suffit de confronter ces derniers avec une base de données.
Les crus les plus anciens, d’avant 1950, et donc les plus chers du marché, ne contiennent pas ce fameux césium 137. Ce qui veut dire qu’une bouteille de 1921 dans laquelle est détecté du césium est une contrefaçon, tout simplement. Pour cette catégorie, le laboratoire a une parade. Il utilise un protocole qui repose sur l’analyse du verre de bouteille. Les processus de fabrication ont en effet évolué au fil du temps et en fonction des régions. Le verre d’un Bordeaux de 1970 est différent de celui d’un vin italien de 1990. Le système consiste donc à étudier un rayonnement X émis lorsqu’on place des bouteilles sous un faisceau d’ions produit par un accélérateur de particules. Les résultats, relativement précis, sont confrontés là encore à une base de données. Grands négociants, salles des ventes mais aussi collectionneurs, français comme étrangers, sont les principaux clients du laboratoire.
Ce dernier travaille en étroite collaboration avec le Service commun des laboratoires, le service scientifique qui dépend à la fois des douanes et de la répression des fraudes. Il est présent dans la bataille dans le cadre de sa mission de contrôle, expertise judiciaire ou enquête. Sa spécialité, l’analyse du vin après ouverture de la bouteille : taux d’alcool ou de pesticides, sucres ajoutés, inventaire des acides organiques de fermentation, additifs, etc. Il peut être amené aussi à s’intéresser à la bouteille en elle-même en expertisant les étiquettes (pourcentage de fibres, type de papier, dorures, éléments de couchage…), les bouchons, les capsules (composées de dizaines d’éléments, dont du plomb avant le milieu des années 1980), ou le verre.
De leurs côtés, les industriels tentent d’organiser la riposte, mais en ordre dispersé. Exemple le plus prometteur, le « code à bulles », qualifié d’inviolable par la société Prooftag, qui l’a inventé. Il s’agit d’un polymère translucide dans lequel est générée aléatoirement une figure impossible à reproduire constituée d’un ensemble de bulles. Une étiquette autocollante unique pour chaque catégorie de vignoble collée par le producteur lui-même (Château Margaux et Château Lafite l’ont adopté) à cheval sur le verre et la capsule de la bouteille. Ce dispositif permet en quelque sorte d’offrir au vin une empreinte digitale. L’authentification peut être effectuée par le consommateur qui dispose d’un lecteur de Flashcode, via son smartphone, et ce, directement chez le commerçant avant l’achat. La société bordelaise Advanced Track & Trace développe également de son côté un système basé sur l’identification par Flashcode.
Les systèmes de sécurité « high-tech » sont encore rares mais cela progresse. Aux États-Unis par exemple, la société Adnas a imaginé un système baptisé SigNature DNA, qui consiste en un marquage à la fois de la bouteille, du bouchon et de l’étiquette réalisé à l’aide du « génotype » du raisin. Un marquage qui peut être contrôlé par une lampe à ultraviolets. Toujours aux États-Unis, le laboratoire Argonne a mis au point un « surbouchon », sorte de capuchon qui se connecte par liaison USB à un PC et qui permet de vérifier l’intégrité du bouchon. Autre exemple, la société italienne Guala et son « Tamper evident ». Il s’agit d’une capsule à vis « high-tech » composée de 13 éléments distincts et qui laisse apparaître une bande de couleur dès l’ouverture, et ce de façon définitive. De quoi offrir la garantie que le vin d’origine n’a pas été remplacé.
Pour les producteurs, il s’agit avant tout d’empêcher le remplacement du nectar par un « picrate ». L’arnaque est tellement répandue qu’un véritable marché de bouteilles vides de grands crus s’est développé. En chine, une bouteille vide de Château Lafite Rotschild peut se monnayer jusqu’à 350 euros auprès d’un grand restaurant.
Demain, les puces RFID, système d’identification par radiofréquence utilisé jusqu’alors dans la traçabilité ou la gestion de stocks, seront de plus en plus sollicitées. Tout comme les hologrammes. L’américain Delarue, spécialiste en la matière, a par exemple développé son savoir-faire pour le compte d’un producteur de vin roumain. En attendant d’autres clients.
Reste qu’aujourd’hui, les contrefacteurs ont une longueur d’avance. L’eldorado pour ces derniers, c’est la Chine. Là-bas, où tout le monde rêve de statut social, et où le pouvoir d’achat a considérablement augmenté ces dernières années pour une catégorie de la population toujours plus importante, les produits de luxe s’arrachent comme des petits pains. Et peu importe le prix. La Chine, dont la plupart des habitants ne connaissent pas le goût du vin, est devenue en quelques années l’un des dix premiers pays consommateurs. En 2014, il sera le premier. Un milliard de bouteilles de vin devraient y être vendues. La bataille contre le faux vin ne fait donc que commencer.
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