Gomme arabique, La stratégie du liant
Composant essentiel de nombreuses préparations industrielles, ce produit issu de la sève de l’acacia est au cœur de grandes manœuvres diplomatiques et économiques.
Par Éric Fesneau
Soudan, État du Kordofan du Nord. Les gracieux mais robustes acacias de la variété Sénégal parsèment la plaine. Des entailles superficielles ont été pratiquées à la jonction des branches et du tronc ; à leur base se forme une masse de sève visqueuse. L’origine de l’additif alimentaire répertorié en -Europe sous le code E414 est d’une simplicité biblique. Un don du ciel bienvenu quand on considère la zone de culture : la « gum belt » définit un arc sahélien qui va du Soudan au -Nigeria en passant par le Tchad. Les trois pays représentent entre 80 et 90 % de la production mondiale selon les années et les estimations (40 à 50 % pour le seul Soudan). Ces 60 000 tonnes annuelles n’ont pas vocation à prendre la poussière sur des étagères alignant les denrées exotiques dans un obscur comptoir de détail. Ces vingt dernières années, le marché a plus que doublé en volume.
La gomme arabique est en effet un élément recherché dans de nombreuses applications industrielles. L’exsudat est notamment un ingrédient clé dans la grande machine agroalimentaire. Soluble dans l’eau, il possède la précieuse vertu de créer un lien intime et durable entre des composants parfois rétifs. Il est ce liant qui permet, entre autres, que partout dans le monde l’eau, le sucre et le colorant que contient une bouteille de Coca-Cola forment un ensemble consistant remarquablement stable. Et la chasse au E414 ne mène pas qu’aux sodas : vins, médicaments en poudre ou dragées, encre de journaux, gouaches et -aquarelles, huiles, friandises, étiquettes et -timbres, compléments alimentaires, mascaras et fonds de teint… Autrement dit, nous en consommons à peu près tous les jours.
Mais du Soudan au soda, la route est longue et quelque peu tortueuse. La gomme arabique représente un enjeu économique et social important pour le pays. Elle fait entrer des devises (plusieurs dizaines de millions de dollars chaque année). C’est certes bien moins que les concessions pétrolières, mais elle entraîne des effets incomparablement moins ravageurs. Comme souvent, le -pétrole et la guerre font bon ménage. Le géant africain, qui occupe presque un dixième de la surface du continent, est doté de richesses -enviables (hydrauliques, par exemple), accablé d’une violence interne sans fin, victime d’une pauvreté persistante, entouré d’une méfiance internationale pénalisante.
Entre le nord et le sud, le vieux et sanglant conflit, où la religion et les dominations historiques pèsent beaucoup, a récemment abouti à la sécession : le Sud-Soudan fera son entrée officielle dans le cercle des nations en juillet prochain. À l’ouest, aux confins du Tchad, bordant la région de la gomme, le Darfour. La plus grande mission de l’ONU y est déployée ; le président soudanais lui doit d’être inculpé par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité. Annoncée fin mars, la décision unilatérale de Khartoum d’organiser un référendum a peu de chance d’apaiser les esprits. On -estime que 200 000 à 400 000 personnes ont perdu la vie dans cette « crise » médiatisée par l’engagement de stars hollywoodiennes. Le conflit a également fait 2,5 millions de réfugiés ou déplacés. Coincé dans une -catastrophe humanitaire majeure, le Soudan ne peut guère se permettre d’ignorer la manne qui coule paisiblement des acacias.
La gomme offre un revenu aussi modeste que nécessaire aux agriculteurs pendant la saison sèche. Nettoyés, séchés, ces éclats translucides semblables à de l’ambre se retrouvent chez les gros négociants de Khartoum, avant d’être expédiés depuis Port-Soudan vers le reste du monde. Avec quelques restrictions toutefois. Le Soudan vit depuis 1997 sous un r-égime de sanctions économiques américaines. Le pays, considéré comme un asile pour le terrorisme international (de Carlos, livré aux Français en 1994, à Ben Laden, qui y séjourna de 1992 à 1996), était alors dans le viseur de l’Amérique de Clinton. À peine l’embargo total édicté, on prit cependant la peine de stipuler qu’il admettait une exception : la gomme arabique. Les poids lourds du soda dépendent de cet approvisionnement stratégique. Au point qu’en réponse à George W. Bush qui parlait de « génocide » au Darfour, en 2007, l’ambassadeur soudanais avait menacé d’en bloquer les exportations en agitant une bouteille de Coca-Cola. Plus gros consommateurs au monde, les États-Unis doivent feindre d’ignorer les multiples contournements de leur propre loi. Car même si elles sont autorisées, les importations de gomme soudanaise n’y sont pas très bien vues.
Par bonheur pour leur réputation, le Soudan n’est ni le seul ni le premier fournisseur des industriels américains. La France est le leader mondial du secteur, cumulant les titres de principal importateur et de plus grand exportateur. La société rouennaise Iranex domine ainsi largement le secteur de la transformation et de la vente de la gomme arabique sous sa forme prête à l’emploi. Entre son arrivée et son départ, la gomme acquiert l’utile mention « made in France »… et voit ainsi sa valeur doubler : selon Comtrade, en 2008, la tonne importée valait en moyenne 1 864 dollars (1 311 euros), contre 3 931 dollars (2 765 euros) exportée.
Par un étonnant hasard, la France est donc à la fois la première destination de la gomme soudanaise, et le premier fournisseur des États-Unis… Cette place de choix dans la filière a évidemment des racines anciennes, liées à la colonisation. Dans les années 1820, le contrôle de l’expédition par Saint-Louis a été une des causes de l’expansion française au -Sénégal. Mais elle rappelle aussi que la -France fait partie du grand jeu régional. -Militairement présent au Tchad -depuis le milieu des années 1980 (détachement Épervier), le pays entretient avec le Soudan des relations particulières. Dans un rapport parlementaire de février 2010, Serge Janquin et Patrick Labaune évoquent avec honnêteté et quelque gêne ces « troublantes affinités ».
Pendant toute la décennie 1990-2000, Paris a maintenu avec le régime de Khartoum un arrangement officieux. La France offrait au Soudan un soutien international résolu, par exemple lors de la négociation de sa dette envers le Fonds monétaire international (FMI) et une aide pour y faire face. En échange, outre des -accords commerciaux privilégiés, Khartoum usait de son influence pour modérer l’activité des réseaux islamistes en Afrique francophone, voire peut-être en établissant une médiation avec le Front islamique du -salut (FIS) au moment où la guerre civile ensanglantait l’Algérie. Mais au cours des années 2000, la « lune de miel » prend fin. La -France a poussé l’initiative de la résolution 1593 qui, en mars 2005, a enclenché la procédure de la Cour pénale internationale aboutissant à l’émission de mandats d’arrêt internationaux contre le président Omar el-Béchir. Plus généralement, la France de Sarkozy n’est plus perçue comme l’amie du monde arabe et musulman qu’elle a longtemps été.
Ce ne sont pas seulement les guerres et l’instabilité politique qui grèvent d’incertitudes le marché de la gomme. Selon le lieu et les saisons, le rendement des arbres peut varier dans la proportion de 1 à 10, voire 1 à 100, et la récolte dépend de la présence sur place de populations parfois nomades. Pour sécuriser l’approvisionnement, les sociétés importatrices et parfois même les groupes agroalimentaires participent à des actions d’aide au développement ciblées, creusant des puits pour sédentariser la main-d’œuvre dans les zones gommifères, organisant des formations, structurant le circuit local. Mais l’effort principal consiste à développer la culture de l’acacia dans d’autres pays : Nigeria et Tchad, bien sûr, mais aussi Mali, Burkina Faso, Sénégal, Niger… Dans un marché en croissance continue, de plus en plus ouvert aux pays émergents – l’Inde, également productrice, en consomme beaucoup, notamment pour sa pharmacopée –, avec un prix en hausse – le record historique a été atteint en début d’année pour le Soudan, avec 3 700 dollars (2 602 euros) la tonne –, l’exsudat d’acacia est plein d’avenir. Sa culture réfléchie participe en outre au ralentissement de la désertification. Puisse-t-elle participer à l’essor d’une prospérité apaisée.
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