Israël, superpuissance technologique
Israël, superpuissance technologique En quelques décennies, ce pays de moins de 8 millions d’habitants est devenu un leader des secteurs de pointe. Mais son modèle est-il reproductible ?
Par Frédéric Moreau En 2010, le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, célébrait le « double miracle » israélien, celui de l’existence de l’État hébreu et de sa réussite : « Une des premières puissances technologiques du monde. » Au-delà d’une évidente stratégie de communication à l’intention des partenaires potentiels, il est indéniable que ce petit pays d’environ 20 000 km2 et de moins de 8 millions d’habitants tient un rôle d’importance mondiale dans des domaines à forte valeur ajoutée. Les -signes sont éloquents : troisième nation en termes d’entreprises high-tech cotées au Nasdaq, premier fabricant mondial de médicaments génériques (avec la société Teva), grand exportateur en ingénierie de l’eau (du dessalement à l’irrigation en passant par le recyclage des eaux usées), et bien sûr acteur incontournable dans le commerce du matériel de défense. Le nombre de jeunes entreprises innovant dans le domaine de la télécommunication mobile et d’Internet est tel qu’un livre à succès parle de « nation start-up ». Cette floraison est le produit à la fois des circonstances particulières qui marquent l’histoire et la géographie d’Israël, et d’une politique délibérée. Le premier trait frappant est le rôle primordial de l’armée, qui, depuis la création de l’État, a mobilisé les compétences et les investissements, favorisant évidemment la constitution d’une industrie militaire d’envergure (dont l’un des arguments de vente est que ses produits ont été testés « en situation »). Cependant, les effets vont bien au-delà de ce secteur. Un officier plaisantait à peine en disant que la moitié des brevets devraient revenir à l’armée. Car en dehors de l’acquisition d’un savoir-faire pour monter des projets ambitieux, les trois années que les Israéliens juifs passent sous les drapeaux leur offrent aussi une source d’inspiration et un réseau de compétences exploités -ensuite dans d’autres -domaines. L’exemple le plus célèbre est la mise au point d’une caméra-pilule pour diagnostiquer les pathologies gastriques, dont la conception reprenait les acquis de missiles intelligents (voir encadré page 84). Ces effets indirects contribuent également à la remarquable compétence des entreprises spécialisées dans la sécurité informatique et à celle des communications. Contraint par la faiblesse de ses ressources naturelles, Israël a également été pionnier dans la gestion de l’eau, bien avant que le sujet n’occupe le reste du monde. Mais le contexte hostile ne peut pas à lui seul expliquer ces performances. Le gouvernement israélien a très tôt jugé prioritaire d’acquérir et de conserver une avance stratégique dans -certaines technologies. Dans les années 1970, le ministère du Commerce et de l’Industrie se voit doté d’un chef scientifique, poste qui attribue le pouvoir décisionnaire à un expert. L’État va massivement soutenir les innovations dans les secteurs jugés cruciaux. Peu à peu, le dirigisme économique d’inspiration socialiste s’ouvre au capitalisme, attirant les investisseurs privés. En 1984, la loi encourageant la recherche et le développement industriel en fait un objectif majeur du pays. L’État utilise l’incitation fiscale et l’investissement public. Selon l’Organisation de développement et de coopération économiques, en 2008 Israël dépensait 4,86 % de son PIB en recherche et développement civil, record mondial. Les efforts pour faciliter l’immigration soviétique dans les années 1990 répondent d’abord à des impératifs démographiques, mais l’apport massif de scientifiques n’est pas un aspect négligeable. Parallèlement, Israël développe des centres d’excellence scientifique (dont l’Institut Weizmann est le plus prestigieux) et poursuit ses efforts éducatifs. Le pays peut ainsi afficher la plus forte proportion mondiale d’ingénieurs par rapport à la population active. Des incubateurs semi-publics ont été créés pour lancer les entreprises, tandis que des agences destinées à faciliter le transfert de technologie entre les universités et les sociétés privées ont été mises en place de façon à réduire le délai entre une découverte et sa commercialisation. En 1995, le gouvernement s’est doté d’un fonds de placement à haut risque, -Yozma, capable de s’allier aux fonds d’investissement privés. Aujourd’hui, Israël a le ratio capital-risque - capital total le plus élevé du monde. Cette politique volontariste bénéficie d’une culture de l’entreprise désormais très développée et d’une ouverture économique et scientifique vers l’international. L’exiguïté et le manque de dynamisme du marché intérieur obligent d’ailleurs à privilégier le marché mondial, vocation naturelle des applications de la biotechnologie ou de l’informatique. Ces explications demeurent cependant insuffisantes, car elles omettent une donnée majeure : la relation extraordinairement proche que le pays entretient avec les États-Unis. Outre une protection diplomatique constante, on estime à plus 100 milliards de dollars l’aide militaire offerte par les Américains depuis 1948. Les transferts de technologie opérés par le biais d’utilisation d’armes sophistiquées made in USA ont contribué au développement d’une industrie de pointe. Et le rôle des États-Unis dépasse de beaucoup le seul secteur – déjà très important – de l’armement. L’Amérique est à la fois le premier investisseur et le premier client d’Israël, ainsi que son premier partenaire scientifique – avec l’Union européenne, son premier partenaire commercial, Israël est nettement déficitaire. Dans le domaine des -nouvelles technologies, la distinction entre les deux pays tend même à s’effacer. Dan Breznitz, chercheur au Georgia Institute of Technology et au MIT, résume : « De nombreuses entreprises israéliennes se sont quasiment transformées en multinationales -américaines, avec des laboratoires de recherche situés en Israël. » C’est ainsi que les géants informatiques Intel ou Microsoft y ont développé des produits phares (Centrino et XP, par exemple). Un atout de poids, mais aussi une faiblesse. Le pragmatisme commercial (la vente d’armes à la Chine, par exemple) et la politique générale d’Israël provoquent régulièrement le mécontentement de son puissant protecteur. Conscient de cette dépendance, l’État hébreu cherche à renforcer ses partenariats avec l’Asie, surtout l’Inde et maintenant la Chine. Pragmatisme encore : le petit État ne pourra prospérer qu’à l’ombre d’un géant. --- Encadré 1 : 16,1 milliards de dollars C’est le chiffre d’affaires du groupe pharmaceutique Teva en 2010.
Il est constitué à 95 % de ventes à l’exportation, ce qui fait de Teva la première entreprise israélienne. Son PDG, Shlomo Yanai, ancien général, est classé au 20e rang des personnalités économiques de 2010 par le magazine américain Fortune. Numéro un mondial du secteur, l’américain Pfizer a affiché en 2010 un chiffre d’affaires de 67,8 milliards de dollars. --- Encadré 2 : La pilule caméra / Un système inspiré des missiles intelligents pour diagnostiquer les pathologies gastriques. L’idée est simple : pour éviter les désagréments d’une endoscopie digestive haute (un fibroscope souple qu’on fait passer dans la gorge vers les intestins, après avoir anesthésié le pharynx), fabriquer une caméra si petite qu’elle tient dans une pilule que le patient n’a qu’à ingérer. Avant d’être naturellement excrétée, la capsule aura parcouru l’ensemble du système digestif. Ainsi est née PillCam, la pilule caméra. Ou, pour les spécialistes, la capsule vidéo-endoscopique. Son inventeur, Gavriel Iddan, était ingénieur électro-optique chez Rafael, le groupe industriel militaire de l’État israélien, et travaillait sur les systèmes de guidage des missiles. Conçu en 1981, le projet a mis vingt ans à aboutir. La société Given Imaging, qui commercialise la PillCam, pèse aujourd’hui environ 1,7 milliard de dollars.
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