Automobile Les dernières anglaises
Avec leurs modèles aux lignes désuètes et à l'architecture d'un autre temps, Bristol, Caterham et Morgan sont les seules rescapées du naufrage de l'industrie britannique. Par Xavier Chimits

Déjà, les Anglais ne roulent pas du même côté que les autres. Alors, faut-il s'étonner qu'ils défendent encore une conception de l'automobile partout ailleurs périmée depuis un demi-siècle? Leurs constructeurs, jadis vivaces car protégés par leur insularité et par un volant logé à droite, ont, pour les deux mêmes raisons, manqué le virage de l'ouverture des frontières. Le groupe nationalisé British Leyland, conglomérat des vestiges épars d'un glorieux passé,a été dispersé sous l'ère Thatcher. Land Rover et Jaguar appartiennent aujourd'hui à Tata, Rolls-Royce et Mini à BMW, Vauxhall à General Motors, Bentley à Volkswagen, Aston Martin à un consortium des Émirats, Rover et MG à une marque chinoise, Lotus à une marque malaisienne. Austin, Triumph, Sunbeam, Morris, Wolseley, Vanden Plas, Rootes, Riley et Singer ont disparu.
De l'industrie automobile britannique, il ne reste donc rien. Sauf trois minuscules îlots : Bristol, Caterham et Morgan.
À une époque qui ne croit qu'aux capacités de production et aux économies d'échelle, ils font figure d'anomalie : Morgan, le plus prolifique, fabrique 700 modèles dans ses exercices fastes. Toby Silverton, propriétaire de Bristol, se méfie des mirages de l'expansion : « Nous prenons garde à ne pas fabriquer davantage de voitures que notre clientèle n'en demandera lors d'une mauvaise an-née. » Le curseur est fixé à 150 exemplaires par an. Les délais de livraison servent de variable d'ajustement : dix-huit mois actuellement, preuve que Bristol, 100 employés et un seul lieu de vente, à Kensington, quartier résidentiel de Londres, ignore qu'une crise économique souffle sur le reste du monde.
Henry Ford a inventé le montage à la chaîne au début du siècle dernier pour que l'automobile baisse ses coûts et devienne un bien commun. Telle n'est pas l'ambition de Bristol, Morgan et Caterham. Leurs modèles sont fabriqués à la main. En conséquence, les prix sont élevés – 33000 euros pour la minuscule Caterham (3,45 m), 45000 euros pour la moins chère des Morgan, à peine plus accueillante (3,96 m) –, voire stratosphériques : de 200000 à 600000 euros pour la gamme Bristol.

À ce tarif, le confort n'est pas compris. Les trois petits poucets de l'industrie automobile ont juré fidélité au principe des anciennes voitures de sport an-glaises : le poids, c'est l'ennemi. Dès lors, l'ambiance intéintérieure est spartiate. En accord avec la ligne, rétro. Morgan continue imperturbablement de fabriquer un austère cabriolet deux places né en 1936. L'architecture aussi remonte à l'avant-guerre : tous les six mois, le propriétaire d'une Morgan doit resserrer les trente boulons fixant la carrosserie sur le cadre en frêne qui entoure le châssis. Il ne s'en plaint pas : cette contrainte ajoute au plaisir.
Copie conforme de la Lotus Seven, sortie en 1957, la Caterham est posée au ras du bitume (1,09 m de haut), dépouillée jusqu'à la coque (550 kg). Sa clientèle doit donc avoir l'échine souple pour se glisser à bord, et des reins solides puisqu'ils font office de suspensions. Les Bristol, plus luxueuses, perpétuent un genre oublié, car d'usage restreint : les longues berlines familiales à deux portes. Telle était la première Bristol,en 1947. Pourquoi changer? «Nous n'avons pas vocation à suivre le vent de la mode », assène Toby Silverton. Ce dernier aime à rappeler que sa marque appartient à l'histoire de l'Angleterre. Que les chasseurs lourds Beaufighter et les bombardiers Blenheim de la RAF durant la Seconde Guerre mondiale venaient des ateliers de Bristol Aerospace. Que c'est pour garder la force de travail réunie pour l'effort de guerre que cette compagnie a créé un département automobile une fois la paix revenue.
Il existe toutefois une autre version de cette naissance. Pas contradictoire, complémentaire : un dirigeant de Bristol, haut gradé dans l'armée, rapporta des plans de sa visite, en 1945, de l'usine BMW de Munich, détruite par les bombardements. D'où la ressemblance entre la Bristol originelle et la BMW 327 d'avant guerre.
Mais Bristol n'est pas figé dans le passé. À son modèle majeur, la Blenheim 3, née en 1976, s'est ajoutée en 2004 la Fighter : un coupé sportif aux portes en ailes de papillon, capable, dans sa version la plus ultime, d'atteindre 330 km/h. La fierté et le salut de Bristol tiennent ainsi en une phrase : être la dernière des marques de luxe anglaises, maintenant que Rolls, Bentley, Aston Martin et Jaguar voguent sous pavillon étranger.

Il n'est aucun argument de raison dans l'achat d'une Morgan, d'une Caterham ou d'une Bristol. La motivation est ailleurs : un mélange de snobisme et de passion. « J'ai créé Caterham parce que la Seven est la voiture qui me convient, explique
Graham Neal, fondateur de Caterham. En me disant que, dans le monde, il doit bien exister 600 personnes chaque année qui pensent comme moi. »
D'accord, mais pourquoi ces trois marques hors du temps sont-elles anglaises? Pour le comprendre, il faut assister un jour de juin au débarquement du ferry Douvres-Calais. De la soute descend un véritable musée sur roues pour un voyage initiatique en direction du circuit des 24 Heures du Mans : le fils conduit, le père surveille, prêt à reprendre le volant à la première vitesse manquée, au premier trottoir effleuré. Ou bien croiser la route, l'hiver en Écosse, d'un de ces rallyes historiques qui montent au plus près du cercle polaire. Des couples emmitouflés, la soixantaine largement dépassée, bra-vent vent et neige à bord des cabriolets Morgan, Sunbeam, Austin ou MG de leur jeunesse. Leur plaisir? Se retrouver le soir à l'étape et se dire que rien n'a changé, puisqu'ils roulent encore.
DES NOMS EN SOMMEIL
Les marques automobiles ne meurent jamais Même si la plupart n'en ressortent pas, elles entrent dans un long sommeil car leur nom demeure au titre de la propriété industrielle, prêt à usage si le besoin s'en faisait sentir. Les confettis du défunt empire automobile britannique ont été ainsi dispersés au fil du temps :
- AUSTIN appartient au groupe chinois NAC (Nanjing Automobile Corporation) ;
- DAIMLER appartient au groupe indien Tata ;
- HEALEY appartient au groupe chinois NAC ;
- HILLMAN appartient à Peugeot ;
- MG (morris Garage) appartient au groupe chinois NAC ;
- MORRIS appartient au groupe chinois NAC ;
- RILEY appartient à BMW ;
- ROVER appartient au groupe chinois SAIC ;(Shanghai Automotive Industry Corporation) ;
- TRIUMPH appartient à BMW ;
- WOLSELEY appartient au groupe chinois NAC.
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