La fin de l´euro « à l´allemande »
La chancelière allemande, Angela Merkel, à Selsingen, dans le nord de l'Allemagne, en avril 2010.(crédit: Joerg Sarbach/Reuters)Contraints pour des raisons de haute politique, qui leur échappaient d´ailleurs complètement, d´abandonner leur Deutsche Mark chéri dans la foulée de la réunification, les Allemands ont voulu que son successeur, l´euro, soit à son image : fort et vertueux. Pour y parvenir, ils ont imposé à leurs quinze partenaires une discipline de fer inscrite dans les traités, dont celui de Maastricht.
La future Banque centrale européenne (BCE) devait être un clone de leur Bundesbank, installée comme elle dans une ville allemande, indépendante comme elle, c´est-à-dire hors d´atteinte des pressions des gouvernements. La BCE devait s´interdire de prêter le moindre euro aux états impécunieux. Elle devait bannir les mauvaises habitudes auxquelles trop souvent, dans un passé encore récent, Paris, Rome et Madrid s´étaient laissés aller. Enfin, le chacun pour soi tombait sous le sens en matière budgétaire et fiscale.
Pendant plus de dix ans, l´euro a vécu à l´heure allemande, il s´est imposé sur la scène mondiale, devenant la deuxième monnaie de réserve après le dollar, doublant ou presque sa valeur, respectant les canons de l´orthodoxie monétaire avec un zèle sans égal nulle part ailleurs.
Et puis patatras ! Il aura suffi d´un week-end maussade de mai pour qu´à Bruxelles les dogmes s´effondrent, que les interdits volent en éclats et que ce qui était tabou hier devienne du jour au lendemain la nouvelle règle de la BCE, obligée de suivre une partition écrite par les seize chefs d´état et de gouvernement réunis en catastrophe.
Quatre mois d´incohérence politique et de pression croissante des marchés financiers alléchés par l´odeur irrésistible de la spéculation victorieuse auront eu raison de la sacro-sainte indépendance des pères-la-vertu de Francfort.
Pis, il leur aura fallu consentir à venir directement au secours des pécheurs, ces gouvernements impécunieux de l´Europe du Sud qui ont abusé des avantages de l´euro - notamment d´un loyer de l´argent anormalement bas - sans en respecter les disciplines fiscales et budgétaires.
Comme ses homologues américaine et britannique le font depuis 2008, la BCE financera désormais les gouvernements de la zone euro.
Angela Merkel a résisté tant qu´elle a pu, arc-boutée sur son bon droit, les efforts passés de ses concitoyens et un zeste de méfiance à peine dissimulée à l´endroit du « Club Med », de tous ceux qu´on soupçonne outre-Rhin de vouloir voyager en première classe avec un billet de seconde.
Pressée par un Barack Obama soucieux d´éviter que la contagion ne gagne le dollar et que la plongée de l´euro ne compromette la reprise américaine en gênant ses exportations vers le Vieux Continent, harcelée par la majorité de ses partenaires et incapable de leur proposer une autre politique crédible en dehors d´une extrême austérité, insupportable dans une démocratie et qui tue à coup sûr le malade, la chancelière a dû consentir un sacrifice supplémentaire : apporter la garantie allemande aux emprunts à venir en faveur de la Grèce, de l´Espagne et du Portugal. En clair, en cas de malheur, le contribuable d´outre-Rhin n´y coupera pas puisque l´Allemagne sera le plus gros contributeur du fonds européen de stabilisation de l´euro.
Bien sûr, l´aide européenne aux pays en difficulté sera soumise à des conditions strictes, encore durcies le 10 mai. Bien sûr, les pays - dont la France - qui ne respectent pas les exigences du pacte de stabilité (déficit budgétaire n´excédant pas 3 % du PIB et endettement ne dépassant pas 60 % du PIB) se sont engagés à tenir, pour une fois, leurs engagements auprès de la Commission européenne d´ici à 2014 - au moins sur la question du déficit.
Mais un pas supplémentaire a été franchi avec le « renforcement de la gouvernance économique » décidé le 7 mai par le sommet européen de Bruxelles. En contrepartie, il a été décidé d´ « élargir et de renforcer la surveillance économique et la coordination des politiques dans la zone euro, y compris en suivant de près les niveaux d´endettement et l´évolution des compétitivités ».
Au-delà du jargon bureaucratique, cela signifie que, pour sortir de la crise, l´effort ne viendra pas seulement de ceux qui vont mal, mais aussi de ceux qui vont bien. Si les pays déficitaires doivent réduire leurs déficits, les pays excédentaires comme l´Allemagne doivent tirer la croissance générale en dépensant plus. Récemment, la ministre française des Finances, Christine Lagarde, a regretté publiquement que la consommation des particuliers soit atone outre-Rhin, ce qui déprime évidemment les exportations de ses partenaires vers le plus grand marché européen.
De même, la divergence croissante des productivités des différentes économies européennes est pointée par les chefs d´état et de gouvernement comme un sujet d´inquiétude aussi grave que l´endettement des états. L´Union économique et monétaire ne survivra pas si les pays les plus riches spécialisés dans des activités à forte valeur ajoutée voient leur niveau de vie s´accroître trois fois plus vite que celui des moins favorisés, cantonnés dans des activités de service peu rémunératrices.
L´absence d´un budget communautaire important interdit de corriger ces disparités entre pays par une politique de redistribution à l´échelle de l´Union comme cela se fait aux états-Unis où le budget fédéral représente près de 20 % du PIB, contre à peine 1 % dans l´Union européenne.
Cela implique donc à terme que Berlin accepte de discuter avec ses partenaires de sa politique de déflation compétitive arrêtée en 2000 par un gouvernement socialiste appuyé par les syndicats et qui a permis d´abaisser les coûts de production allemands par rapport à ceux de ses concurrents européens au prix d´une austérité salariale inconnue ailleurs. Les exportations allemandes vers ses partenaires en ont si largement profité que le reproche d´exporter le chômage chez ses voisins y est apparu ici ou là. à l´évidence, le modèle allemand de l´euro a vécu. Reste à lui trouver un successeur.
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