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Le fabuleux destin de Li Ka-Shing

FORTUNE Si les réussites du milliardaire chinois sont toujours très médiatisées, le personnage l'est beaucoup moins. Quelles sont donc les clés du succès de l'homme le plus riche d'Asie?
Portrait de Li Ka-shing par lord Snowdon (1995).(crédit : Snowdon/Camera press/Gamma)Portrait de Li Ka-shing par lord Snowdon (1995).(crédit : Snowdon/Camera press/Gamma)

Chine du Sud, 1940 : près de 600000 réfugiés arrivent, épuisés, à Hong Kong, fuyant les horreurs de la guerre sino-japonaise. Parmi eux, Li Ka-shing, un enfant de 12 ans. Soixante-dix ans plus tard, le jeune garçon est devenu une légende vivante, on le surnomme « KS », « Chairman Li » ou même « Superman ». Considéré comme la 11e fortune du monde et l'homme le plus riche d'Asie, il pèserait, selon le magazine Forbes, quelque 26 milliards de dollars.

Pour en arriver là, ce fils d'instituteur, originaire de Chaozhou, une ville côtière située à 300 kilomètres de Canton, s'est constitué un empire tentaculaire qui s'étend des télécoms aux hydrocarbures, de l'immobilier aux produits de beauté, en passant par Internet.

Surtout, à l'aube de la mondialisation, KS a eu le flair d'investir dans le secteur éminemment stratégique du transport maritime et des installations portuaires. Là encore, il s'est hissé au sommet, pour devenir le numéro 1 mondial de la gestion des ports.

Alors comment expliquer la fulgurante ascension de ce gamin du Guangdong? Serait-ce une question de chanc? Né sous le signe du Dragon, le Chairman Li a toujours su la saisir. Mais elle n'explique pas à elle seule son exceptionnelle réussite. Travailleur acharné, il est parvenu au premier rang à force de volonté et d'une exceptionnelle persévérance. Il n'a que 14 ans lorsque son père meurt d'une tuberculose, il quitte alors l'école et trime seize heures par jour dans une usine de bracelets-montres, comme ouvrier d'abord, puis en tant que vendeur. À 22 ans, sa famille, en particulier son oncle, lui prête 7000 dollars, qu'il investit pour monter une entreprise de fabrication de fleurs en plastique. Il la baptise Cheung Kong, du nom cantonais du fleuve Yangzi Jiang. En 2009, le groupe Cheung Kong représente 15 % de la capitalisation boursière de Hong Kong...

Visionnaire, le Chairman Li évalue, mesure et anticipe. Lorsqu'il s'est lancé dans l'investissement immobilier, par exemple, il a su capitaliser sur les spécificités historiques, politiques et économiques de Hong Kong pour imprimer sa marque. Colonie britannique jusqu'en 1997 ? date de la rétrocession du territoire à la Chine ?, les terres de Hong Kong appartenaient à la Couronne, et étaient mises aux enchères au compte-gouttes pour satisfaire la demande des promoteurs. Le marché immobilier y était donc tendu, et le prix du terrain comptait parmi les plus élevés au monde, sauf lorsque les émeutes sporadiques enflammaient l'île, à chaque menace de reprise en main violente par la Chine communiste ? et elles furent nombreuses ?, et même jusqu'à une quinzaine d'années avant la rétrocession. En effet, sous l'emprise de la panique, les Anglais bradaient leurs avoirs pendant ces périodes de crise, et c'est précisément à ces moments-là que KS achetait. À contre-courant. Car le Chairman Li, lui, avait foi en l'avenir de Hong Kong. C'est au cours de l'une de ces périodes de défiance, en 1979, que Li Ka-shing joue son plus gros coup en faisant l'acquisition de Hutchison Whampoa, l'un des fleurons industriels de l'île. Une étape qui marque non seulement son ascension fulgurante, mais ouvre également l'ère des promoteurs immobiliers et de la montée en puissance de la Chine à Hong Kong.
La prise de contrôle de « Hutch », aussi audacieuse qu'inattendue, propulse KS au firmament des hommes les plus courtisés : la Hong Kong and Shanghai Banking Corporation (HSBC) lui offre alors dans la foulée le poste prestigieux de PDG non exécutif de la banque.

Une fois conquis Hutchison Whampoa, c'est un jeu d'enfant pour KS de prendre, en 1987, le contrôle d'Husky Oil, l'un des plus gros producteurs et distributeurs de pétrole et de gaz naturel au Canada. Là encore, il sait surmonter l'hostilité initiale des Canadiens, qui voyaient d'un très mauvais ?il un de leurs joyaux tomber dans l'escarcelle d'un Chinois.
Quelques années plus tard, Li Ka-shing étend son empire au secteur des télécoms, alors en pleine révolution. Après une première tentative infructueuse avec Rabbit, en 1994, KS décide de tout miser sur l'opérateur mobile anglais Orange plc, une entreprise largement déficitaire. Une fois de plus, les Anglais raillent l'entrepreneur chinois, mais, cinq ans plus tard, en février 1999, Hutch revend Orange à l'allemand Mannesmann, avec un profit de près de 15 milliards de dollars (France Télécom la rachètera un an après pour plus du double).

Doué d'un talent certain pour investir dans des secteurs porteurs, il n'est pas surprenant que, pressentant la montée en puissance des réseaux sociaux, le Chairman Li ait été l'un des premiers à apporter son soutien financier à Mark Zuckerberg, le jeune cofondateur et PDG de Facebook, businessman alors inexpérimenté.
En 2004, à 76 ans, Li Ka-shing profite d'une mauvaise passe chez Marionnaud pour lancer une OPA réussie sur le parfumeur, et, aujourd'hui, à 82 ans, il se met sur les rangs pour racheter réseau britannique de distribution d'EDF avec une offre de plus de 4 milliards de livres sterling (4,8 milliards d'euros).

Ni la chance, ni un solide bon sens, ni même sa faculté à débusquer les bonnes affaires ne suffisent à expliquer l'incroyable parcours de l'homme d'affaires. Il possède un autre talent, plus précieux encore. Diplomate dans l'âme et fin stratège, Li Ka-shing est parvenu, à une période charnière de l'histoire, à s'attirer les bonnes grâces de Margaret Thatcher, tout en gagnant la confiance de Deng Xiaoping... Docteur honoris causa de l'université de Cambridge et commandeur de l'ordre de l'Empire britannique, il est alors régulièrement sollicité pour ses conseils par la dame de Fer. Et cultive patiemment ces bonnes relations jusqu'au changement de souveraineté de Hong Kong.
Avec les autorités chinoises, les rapports de Li Ka-shing sont plus cordiaux encore. Invité officiellement aux cérémonies de la fête nationale de la République populaire de Chine en 1978, il y rencontre le nouvel homme fort de Pékin, Deng Xiaoping, qui l'apprécie.
Près de quinze ans plus tard, Deng, malade et fatigué, trouvera encore le temps de s'entretenir en privé avec le Chairman Li. Que se dirent-ils lors de ce dernier tête-à-tête? Une chose est sûre : KS fut chargé par Deng Xiaoping de rassurer la communauté d'affaires de Hong Kong sur les bonnes intentions de Pékin dans la perspective du retour de l'île dans le giron chinois. Car, en dépit des pressions de la branche la plus radicale du Parti communiste et malgré le contentieux historique qui séparait la Chine de l'île et du Royaume-Uni, ni Mao ni son successeur ne succombèrent jamais aux sirènes du Parti qui réclamait à intervalles réguliers une reconquête de Hong Kong par la force. Aucun des deux dirigeants chinois n'ignorait que le régime de Pékin avait besoin de ce minuscule territoire pour respirer et survivre. Ils avaient surtout conscience de la nécessité de pérenniser à tout prix la particularité de l'île en tant que plateforme financière et commerciale. La quasi-totalité du commerce extérieur chinois ne passait-il pas par le port à conteneurs en eaux profondes de Hong Kong? Le concept « un pays, deux systèmes » qui devait s'imposer lors du rattachement de Hong Kong à la Chine était en train de naître.

D'après ceux qui le connaissent, Li Ka-shing n'aurait de « Superman » que le nom et s'illustrerait au contraire par sa simplicité. De taille moyenne, vêtu d'un éternel costume bleu, exhibant avec une jubilation non dissimulée une montre à 10 dollars, il passerait presque inaperçu parmi les cols blancs des rues de Central. « Je dis à mes fils : ne jouez pas au casino, et si vous jouez quand même, ne perdez jamais en une fois plus que vous ne gagnez en un jour », aime-t-il à raconter. Une forme de sagesse assez peu répandue dans une région du monde où le jeu attire les foules.
Levé tous les jours à 5h59 pour suivre l'actualité, il commence habituellement sa journée par un neuf trous au club de golf Deep Water Bay, à deux pas de chez lui. Fanatique de golf, il arrive même à Li Ka-shing de suivre les tournois sur un écran spécial pendant ses réunions et même de les interrompre en s'exclamant : « Joli coup! »

Exigeant vis-à-vis de lui-même, KS l'est également avec les autres. Et s'il joue les hommes ordinaires, il reste fidèle à un principe : engager les meilleurs, les payer à prix d'or, exiger d'eux une loyauté absolue et leur accorder la sienne en retour.

Li Ka-shing ne réserve d'ailleurs pas cette qualité à sa vie professionnelle. En 1963, il épouse Chong Yuet Ming, la fille de son oncle bienfaiteur, et ne se remettra jamais de la mort de cette dernière, survenue en 1990. Cette sobriété explique peut-être que, loin de la jet-set et de ses caprices, on ne parle du milliardaire de Hong Kong que dans les revues et magazines économiques.
Le petit réfugié de Chaozhou a réussi à créer un empire, mais qui assurera la relève? L'aîné, Victor Li Tzar-kuoi, 45 ans, véritable ombre de son père et successeur désigné? Ou bien Richard Li Tzar-kai, 43 ans, le fils prodige, qui ne dédaigne pas les feux de la rampe et a déjà à son actif la création de Pacific Century CyberWorks (PCCW), la première société de téléphonie de Hong Kong. Son dynamisme et l'aide discrète de son père en ont déjà fait la 16e fortune de l'île.

KS peut donc contempler l'avenir avec confiance : sa place au panthéon des grands hommes d'affaires est assurée, entre Bill Gates et Warren Buffet. Tout comme eux, il a d'ailleurs créé une fondation à laquelle il a fait don d'un tiers de sa fortune.


  • Cheung Kong Group : 15 % de la capitalisation boursière de Hong Kong. Le groupe est présent dans 54 pays.
  • Hutchison Whampoa (230?000 employés) : 1er opérateur de ports à conteneurs au monde.
  • Immobilier : 1 immeuble sur 7 à Hong Kong est construit par Cheung Kong.
  • Parfumerie : 1er distributeur de parfum au monde, dont 1?229 boutiques Marionnaud.
  • Autres secteurs : un des grands acteurs dans les secteurs du pétrole, de l'électricité et de la téléphonie mobile.
  • Projet : 4 milliards de livres sterling (4,8 milliards d'euros), c'est le montant de l'offre que vient de faire Li Ka-shing pour racheter EDF Energy (Royaume-Uni).

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