CES CHINOISES qui refusent le mariage
«Chaque fois que l’on parle du mariage, cela me fait trembler de peur. Peut-être que ce sentiment évoluera avec le temps, que je changerai d’avis. Je sais que pour bien des gens le mariage est une préoccupation principale. Moi, mon instinct me dit de ne pas me marier. »
Le témoignage de cette jeune femme, extrait d’une étude de psychologie en langue chinoise intitulée « Les femmes qui refusent le mariage », aurait été considéré comme un cas isolé il y a un quart de siècle.
Aujourd’hui, il illustre l’état d’esprit d’un nombre croissant de femmes chinoises qui n’hésitent plus à remettre en cause la sacrosainte institution du mariage. Toute la structure sociale s’en trouve chamboulée dans un pays ou la famille nucléaire apparaît comme le noyau dur de la société. Si le mariage demeure la norme pour la majorité de la population, le nombre d’individus qui s’en émancipent ne cesse de s’accroître. Le taux de divorce a explosé depuis les années 1980, touchant, selon les statistiques officielles, 2,68 millions de couples en 2010. Aux rangs des divorcés s’ajoute un nombre croissant de jeunes refusant de se marier. À l’heure actuelle, d’après China Daily, 93 % des jeunes sont célibataires à 24 ans, et 50 % le demeurent à 29 ans. De fait, les chiffres confirment que plus les Chinois sont instruits, plus ils se marient tard. Près de 46 % des célibataires âgés de 30 à 49 ans possèdent un diplôme universitaire. Le taux de divorce est aussi plus élevé chez les populations éduquées des villes. À Pékin, il a atteint en 2010 un record de 39 % et, dans 70 % des cas, c’est la femme qui a demandé le divorce. « Les femmes n’ont plus honte de divorcer », affirme Gao Lei, un juge à la cour de Shunyi. Le refus du mariage, qu’il prenne la forme du célibat prolongé ou celle du divorce, est en effet un phénomène largement féminin, dont le développement va de pair avec l’émancipation des femmes et la transformation de leur rôle dans la société chinoise. « L’augmentation du taux de divorce n’a rien de surprenant étant donné les changements économiques et sociaux que traverse le pays et le bouleversement du statut de la femme », confirme Xu Haoyuan, un psychiatre qui offre des conseils matrimoniaux sur une chaîne radiophonique de Pékin. Ce choix féminin s’explique par l’avènement d’une nouvelle catégorie de femmes chinoises, qui aspire à prendre leur vie en main. La plupart d’entre elles sont éduquées, voire diplômées de l’université, et assument le choix individualiste du célibat. Il s’explique aussi par un bouleversement de la perception du mariage qui, d’institution nécessaire à l’intégration dans la société et la perpétuation des liens familiaux, s’est transformé récemment en un choix amoureux. L’augmentation des exigences des femmes – avoir un mari à la fois riche, aimant et avec lequel elles partagent des centres d’intérêts communs – et le refus du mariage arrangé traditionnel laissent plus de place à l’échec amoureux. Le mariage devient alors une possibilité parmi d’autres, un choix consenti si l’on trouve l’ « homme de sa vie », comme en témoigne cette jeune femme de Nankin sur un forum de discussion sur Internet : « Est-ce que j’aime ou pas le célibat? Je ne me pose pas la question en ces termes. J’ai mon propre plan de carrière, mais si je rencontre un homme avec qui je désire partager ma vie, et qui désire partager la sienne avec moi, ce sera très bien aussi. » Carriéristes et déterminées, ces femmes sont aussi émancipées financièrement, et ne dépendent plus d’un mari. En outre, un nombre croissant n’aspire pas à avoir d’enfant. Car si le concubinage est désormais toléré, le mariage reste un passage obligatoire pour enfanter en Chine.
Cette évolution témoigne de l’émancipation des femmes, après des siècles de sujétion. Le statut de la femme dans la Chine traditionnelle et coloniale en faisait une subordonnée des hommes (père, mari et fils en cas de veuvage), cantonnée à la sphère domestique. Cette discrimination était basée sur des pratiques de longue date, dont le symbole le plus édifiant était la coutume des pieds bandés, en vigueur de 960 à 1920. Plus qu’une pratique esthétique douloureuse, celle-ci était une véritable métaphore du statut des femmes, physiquement réduites à l’immobilité en raison de l’état de leurs pieds, et condamnées à dépendre de leur mari. L’époque maoïste fut le terreau de véritables changements, mettant fin à la structure sociale dominée par les liens de parenté et par la soumission des femmes. Mao établit une quasi-égalité entre les sexes, rangeant hommes et femmes sous le statut de tongzi, « camarades ». C’est ce que souligne une de ses phrases : « Les temps ont changé, ce que l’homme peut faire, la femme aussi. » Si la femme a pénétré le monde du travail durant la période maoïste, elle ne s’est cependant pas aussi rapidement émancipée du poids de la famille. Ce n’est qu’avec l’avènement du libéralisme qu’une conception individualiste du bonheur conjugal s’est développée et que le mariage a commencé à apparaître comme un choix et non un arrangement familial. L’évolution de la loi contribue à amplifier et soutenir ces changements. Dès 1950, la loi instaure le mariage par consentement des deux époux, rendant illégaux unions arrangées, polygamie et concubinage. Elle affirme aussi que « l’homme et la femme sont des compagnons vivants ensemble et jouissant d’un statut égal à la maison ». La loi contient des dispositions permettant le divorce par consentement mutuel des deux époux. L’évolution des mentalités ne suit cependant pas toujours celle de la loi, et ce n’est qu’à partir des années 1980 que l’autodétermination du conjoint devient réellement la norme.
L’âge moyen du mariage recule alors jusqu’à 28-30 ans, et le taux de divorce augmente dans les grandes villes à mesure que les procédures se simplifient. Il explose en octobre 2003 à la suite d’un amendement qui permet de divorcer sans l’accord de son patron ou du Parti, et relègue donc à la vie privée la question matrimoniale. Soutenues par la loi et moins dépendantes financièrement, les femmes se sentent désormais plus libres de prendre des décisions. La société devient aussi progressivement plus tolérante à l’encontre de pratiques autrefois fustigées, telles que les relations sexuelles avant le mariage. Quelques jeunes femmes écrivains telles que Mian Mian1 ou Weihui 2 évoquent dans un langage cru cette liberté nouvellement acquise. Et tandis que certaines jeunes femmes entretiennent une vision romantique, voire éthérée, de l’amour, nourrie par les séries télévisées et les romans à l’eau de rose, les sites de rencontre sur Internet et les agences matrimoniales connaissent un succès fracassant. L’échec de nombreux mariages, ainsi que ce rapport consumériste au couple, atteste aussi du triomphe de l’individualisme qui caractérise la société urbaine chinoise. Pour les enfants uniques qui constituent la génération des 20-30 ans, le couple est un défi de taille. Ces derniers ont eu pour habitude de ne rien se voir refuser et ont bénéficié de la pleine attention non seulement de leurs deux parents, mais aussi de leurs quatre grands-parents. Sun Yunxiao, directeur du Centre de recherche chinois sur l’enfance et la jeunesse (China Youth and Children Research Centre), confirme : « La raison du taux de divorce extravagant dans la génération née dans les années 1980 est qu’ils se concentrent sur leurs propres intérêts et ne se préoccupent pas des sentiments des autres. Ils sont en Chine la première “génération moi-je” ».
Le corollaire de cet individualisme générationnel est le développement d’une solitude urbaine et une paupérisation des femmes. Alors que le refus de se marier procède d’un désir d’émancipation, il a plongé beaucoup de femmes dans la spirale de la précarité et de la solitude.
Le gouvernement, inquiet de cette situation, a créé un cabinet de conseil conjugal, dépendant du ministère des Affaires civiles. « Des conseillers vont offrir des services gratuits, incluant une médiation amoureuse et une aide juridique, pour aider les couples en difficulté à trouver une solution autre que le divorce », explique Gu Xiuqin, directeur général du Comité des affaires conjugales de l’Association chinoise des travailleurs sociaux. Dans les années à venir, ce projet devrait être étendu à 100 villes et occuper 1000 bureaux. Le refus du mariage par les femmes pose, par ailleurs, d’insolubles problèmes sociaux. Le déséquilibre entre les hommes et les femmes qui cherchent à se marier, déjà fort du fait de la politique de l’enfant unique et de la préférence pour les garçons, s’accroît. Le nombre d’hommes « sur le marché » est donc supérieur au nombre de femmes, et le refus de celles-ci de s’engager aggrave ce déséquilibre. Les conséquences les plus visibles de ce phénomène sont une chute de la natalité et l’impossibilité pour les hommes de trouver une femme. Il se traduit aussi par un profond malaise dans la société. Les hommes célibataires, toujours plus nombreux, se tournent vers la prostitution, et n’ont pas la possibilité de fonder une famille. Pour les femmes, le célibat n’est pas toujours un choix si positif qu’il y paraît. Parmi les célibataires revendiquées, on ne rencontre pas que des femmes libérées, mais beaucoup d’épouses déçues par des maris adultères et de jeunes femmes accaparées par une vie professionnelle dévorante. Si les femmes en Chine parviennent peu à peu à s’émanciper du statut d’épouse vertueuse, un autre modèle impose désormais sa tyrannie, celui de la femme en col blanc, indépendante et libérée, à la vie professionnelle et amoureuse accomplie. ■ Clara ARNAUD
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