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Le maître de guerre

« L’Art de la guerre » de Sun Tzu est réédité dans une nouvelle traduction richement illustrée. Un traité vieux de 2 500 ans stupéfiant d’actualité. 

Écrit en Chine il y a 2 500 ans, L’Art de la guerre est le premier traité de stratégie connu. Comme Le Prince de Machiavel, avec qui il a plus d’un trait en commun, son influence dépasse de beau-coup les cénacles d’historiens, auxquels pourrait le vouer son antiquité, et les cercles militaires, auxquels son contenu semble pourtant d’abord s’adresser. On le trouve aujourd’hui dans la bibliothèque de grands responsables politiques et économiques, quand il n’est pas prescrit dans les formations de management.

 

 Ce court recueil traditionnellement attribué à Sun Tzu, un général dont on ne sait pas grand-chose, est vite devenu un classique, et nombre d’expressions proverbiales encore utilisées en Chine en sont tirées. Constamment commenté, régulièrement publié, abondamment imité, il a aussi fait l’objet de nombreuses critiques pour son pragmatisme, voire son « cynisme ».

 

 La puissance de Sun Tzu tient en effet à son ambition purement pratique. Les grandes questions morales (qu’est-ce qu’une guerre juste ? une guerre sacrée ?) sont ignorées. Le problème n’est pas de savoir ce qui fait que la guerre est nécessaire, souhaitable ou déplorable, mais de savoir comment la gagner. L’Art de la guerre est un manuel, un guide destiné à rendre l’action plus efficace. Au jugement éthique, il substitue l’analyse opérationnelle. « Qui a les -meilleures institutions ? Qui a les conditions climatiques et géographiques les plus favorables ? Qui a l’armée la plus puissante et les soldats les mieux aguerris ? La réponse à ces questions permet de déterminer à coup sûr le camp qui détient la victoire. »

 

 L’autre aspect remarquable du livre tient à la sobriété de son style. Les sentences sont concises, explicites. Au point de dynamiter d’avance toutes les prétentions qui font de -l’héroïsme du soldat la matière glorieuse des épopées : « La guerre repose sur le mensonge. » Le général n’est plus celui qui marche en tête, mais le stratège qui ordonne la forme et le mouvement des masses. Le guerrier devient expert ; la victoire n’est plus un don de la nature ou des dieux, mais la conséquence d’un calcul. Ce ne sont plus des êtres collectifs qui s’affrontent, mais des stratégies, des manifestations de l’esprit. C’est pourquoi il est dit : « Qui connaît l’autre et se connaît, en cent combats ne sera point défait ; qui ne connaît pas l’autre mais se connaît sera vainqueur une fois sur deux ; qui ne connaît pas plus l’autre qu’il ne se connaît sera toujours défait. » La direction de la guerre doit être confiée à des personnes compétentes et éduquées. Vaincre s’apprend.

 

 L’Art de la guerre a ainsi été intégré dès le XIe siècle au corpus des concours impériaux qui ouvraient la carrière militaire. Jusqu’au début du XXe siècle, un officier devait connaître Sun Tzu sur le bout des doigts. Sous le pouvoir communiste, il aura connu le sort incertain des symboles du passé. Si la pensée militaire de Mao s’en rapproche parfois beaucoup, le livre a été mis à l’index lors de la Révolution culturelle. Il a fait depuis quelques années un retour triomphal et accompagne l’émergence, ou la renaissance, de la Chine.

 

 Sous le titre minimal Les Treize Articles, une traduction française parvint en Europe dès 1772, due au père Amiot, un savant jésuite qui passa quarante ans à la cour impériale. Longtemps réservé aux amateurs d’exotisme, le traité a connu en Occident un regain d’intérêt dans les sphères politiques et militaires lorsque les grandes puissances ont été confrontées aux guérillas, aux conflits qu’on a depuis pris l’habitude de définir comme « asymétriques ». Il fallait penser la guerre autrement, ne plus se cantonner à une doctrine tout entière dérivée des concepts élaborés par Clausewitz : des lignes de force réparties autour d’un centre de gravité.

 

 Depuis le Viêt Nam, L’Art de la -guerre est au programme des écoles militaires américaines. Deux des principaux instigateurs de la stratégie de la guerre en Irak, le général Tommy Franks et l’ex-secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, le citent fréquemment. Mais son succès est encore plus manifeste en économie où il est considéré comme un manuel indispensable à l’éducation des managers, condamnés à réussir dans un univers de concurrence exacerbée. On ne compte plus les séminaires qui s’appuient sur ses -aphorismes pour donner aux cadres les fondements d’une stratégie efficace.

 

 La pérennité – cette modernité qui ne se démode pas – du texte tient à l’équilibre entre théorie et pratique. Il cherche en effet moins à donner des recettes toutes faites qu’à fournir des outils décisionnels capables de s’adapter aux circonstances changeantes. Jean Levi, l’auteur de cette traduction, commente admirablement la -souplesse intellectuelle du général idéal, qui doit « présenter aux autres le miroir poli du néant » où peuvent s’inscrire les traits fugitifs mais décisifs du moment. Le traité militaire confine ici à l’essai philosophique dans l’esprit du taoïsme, le vide est plein des possibles.

 

 À l’époque de sa rédaction, la Chi-ne n’est pas encore gouvernée par un empire centralisateur. Dans le monde des Royaumes combattants, il s’agit avant tout d’assurer sa propre conservation : « La guerre est la grande affaire des nations ; elle est le lieu où se décident la vie et la mort ; elle est la voie de la survie ou de la disparition. On ne saurait la traiter à la légère. » Alors qu’en Grèce Ulysse le rusé a supplanté Achille le héros, la Chine bascule d’un mode de conflit féodal, centré sur le combat ritualisé, vers une guerre rationalisée. Les duels d’homme à homme sont remplacés par des confrontations politiques. La bravoure, indifférente à l’issue de la lutte, devient secondaire. Une guerre est faite pour être gagnée ; mieux encore, pour gagner autre -chose que la gloire : au moins la survie, au mieux un accroissement de son domaine. En ce sens, elle n’est qu’un pis-aller : « On n’entreprend pas une action qui ne répond pas aux intérêts du pays ; on ne recourt pas aux armes sans être sûr du succès ; on ne combat pas lorsqu’on n’est pas menacé. » La plus extrême prudence doit présider au déclenchement des hostilités, « les nations ne se relèvent pas de leurs cendres ni les morts ne reviennent à la vie ».

 

 Sun Tzu décrit un monde d’objectifs mesurables, accessibles au moyen de ressources limitées, où le résultat dépend du moment, du contexte et de l’intelligence des responsables. Ce n’est pas une affaire de morale, c’est un problème de gestion. Le meilleur général est celui qui remporte la -victoire sans livrer bataille. Le bénéfice est d’autant plus net que le coût a été -faible. Contrairement à toute une tradition occidentale en vigueur jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, dominée par la prépondérance de l’engagement frontal et visant la destruction de l’ennemi, Sun Tzu recommande de préserver tout ce qui peut l’être sans mettre en danger ses positions, afin d’épargner ses -forces ou, mieux -encore, de les augmenter. « On traitera humainement les prisonniers. C’est de cette façon qu’on remportera la victoire tout en se renforçant. » Car la guerre en elle-même est chère, et ne doit pas être menée au risque de la ruine. « Il n’est rien de plus funeste que de remporter des victoires et de conquérir des provinces dont on ne sait pas exploiter les fruits ; c’est un gaspillage -inutile de forces. »

 

 Mesurer la force nécessaire, estimer le coût et le profit, se décider rationnellement. L’Art de la guerre résonne familièrement pour les lecteurs contemporains. Les rapports entre la guerre et la concurrence écono-mique globale ont dépassé le stade de la métaphore. Or les nouveaux empires combattants, pays ou multinationales, savent que l’information est une arme redoutable. L’adversaire dispose d’une stratégie qu’il faut connaître pour pouvoir la déjouer, tout en masquant la sienne. Il faut « combattre l’ennemi dans ses plans ». Ce but ne saurait être atteint sans un renseignement efficace. Pour le souverain, son réseau d’espions est « le plus précieux des trésors ».

 

 

 

Guerre de l’information, codage des signaux, vitesse de transmission et redéfinition de la stratégie en temps réel selon les particularités du terrain, des circonstances… Les -principes énoncés par Sun Tzu s’accordent avec une éblouissante acuité aux réflexions stratégiques les plus actuelles. La mobilité et la flexibilité des dispositifs militaires ? « La forme d’une armée est identique à l’eau. L’eau fuit le haut pour se précipiter vers le bas, une armée évite les points forts pour attaquer les points faibles ; l’eau forme son cours en épousant les accidents du terrain, une armée construit sa victoire en s’appuyant sur les mouvements de l’adversaire. Une armée n’a pas de dispositif rigide, pas plus que l’eau n’a de forme fixe. » Les positions fondamentales ? « Qui excelle à la défensive se cache au plus profond des neuf replis de la terre ; qui excelle à l’offensive se meut au-dessus des neuf étages du ciel. » Ainsi, « le grand chef de guerre se tient toujours à l’abri de la défaite, tout en ne laissant jamais passer l’occasion de la victoire. » La rapidité d’exécution comme facteur décisif ? « L’oiseau de proie parvient à briser les reins de sa victime quand il frappe, en raison de sa prestesse. » La gradation de l’engagement ? « Le mieux, à la guerre, consiste à attaquer les plans de l’ennemi, puis ses alliances, ensuite ses troupes, en dernier ses villes. »

 

 Mais ce qui frappe peut-être le plus dans L’Art de la guerre, c’est qu’il ouvre la voie à une résolution des conflits où la violence n’est pas l’unique moyen de vaincre. « Le grand capitaine soumet les armées sans combat, emporte les places sans en faire le siège, renverse les nations sans campagnes prolongées. » Épargner l’ennemi pour épargner ses forces ; ne combattre que contraint, mais alors sans crainte du danger ; savoir enfin qu’ « il est des voies à ne pas emprunter, des villes à ne pas investir, des armées à ne pas affronter, des provinces à ne pas conquérir, des ordres royaux auxquels ne pas obéir ». Si la guerre peut être un art, ce n’est pas seulement par sa dimension technique, mais parce que la stratégie exige une vision qui dépasse les données contingentes pour accéder à un projet inscrit dans un ordre durable : ce qu’on appelle une politique. n

 

 

 

L’Art de la guerre, de Sun Tzu, traduit du chinois et commenté par Jean Levi, Nouveau Monde Éditions, 262 pages, 49 euros.

 

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