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Des nazis chez Pinochet

Établie par des expatriés allemands au pied de la cordillère des Andes, la Colonia Dignidad a servi activement la dictature chilienne. Et lui a survécu. Un ancien membre témoigne.
Rebaptisée « Villa Baviera », la colonie fondée par l'ex-caporal nazi Paul Schäfer, décédé en avril 2010, s'est reconvertie en une sorte de ferme bio.
                        (crédit : Luis Hidalgo/AFP)Rebaptisée « Villa Baviera », la colonie fondée par l'ex-caporal nazi Paul Schäfer, décédé en avril 2010, s'est reconvertie en une sorte de ferme bio. (crédit : Luis Hidalgo/AFP)

« Sais-tu combien il y a d'étoiles dans la voûte bleue du ciel ? 1 » Cette rengaine, tous les petits Allemands la fredonnent depuis des générations à Noël. À l'école, pour la famille, pour les amis de passage. Mais ce jour-là, Klaus, le gamin de 8 ans en culottes courtes qui chante devant une assemblée recueillie, ignore que le brave oncle Karl Heins qui le récompense d'une tape sur la joue n'est autre que Josef Mengele, le tristement célèbre médecin d'Auschwitz.
La scène se passe au Chili, au début des années 1980, dans la Colonia Dignidad, une enclave de 17 000 hectares près la ville de Parral, à 350 kilomètres au sud de Santiago. Officiellement, une société de bienfaisance (Sociedad Benefactora y Educacional Dignidad) peuplée d'expatriés allemands et vivant en autarcie. En réalité, un îlot coupé du monde, régenté par son fondateur tout-puissant et gourou pédophile, l'ex-caporal nazi Paul Schäfer, mort le 24 avril dernier. Il purgeait une peine de vingt ans de prison pour abus sexuels sur mineurs, torture et détention d'armes.

L'homme, qui se faisait familièrement appeler « Tío permanente » (« oncle éternel ») par les habitants de la colonie, est un ancien brancardier borgne de la Wehrmacht (il se serait crevé l'?il en dénouant rageusement ses lacets avec une fourchette), un raté qui n'a pu faire de glorieuse carrière dans la SS. Accusé de viols au sein même de la Mission d'aide aux jeunes socialement démunis en Bavière, mission qu'il a créée avec un pasteur baptiste, il fuit l'Allemagne en 1961, entraînant à sa suite plusieurs familles. Parmi elles, les futurs parents du petit Klaus, qui deviendront des membres fondateurs de la secte. Destination : le Chili.
En juin de la même année, Paul Schäfer fonde une exploitation agricole modèle, véritable État dans l'État. Dans cette « petite Bavière » idyllique reconstituée au pied de la cordillère des Andes, chants germaniques et violons résonnent du matin au soir, des Gretchen aux nattes blondes préparent des brioches tressées, tandis que les jeunes garçons travaillent aux champs.

Les Allemands, on les redoute un peu du côté de Parral, mais ils sont si puissants, et surtout si gentils : l'hôpital, en particulier, est réputé, car les soins, de grande qualité, y sont gratuits pour la population chilienne. En outre, la colonie organise chaque année des camps de vacances pour les enfants. Qui hésiterait à envoyer sa progéniture dans l'enclave, un peu militaire certes, mais si saine ? Il faudra attendre le courage d'un jeune garçon et de sa mère, Jacqueline Pacheco, pour qu'enfin, au milieu des années 1990, le gouvernement chilien enquête sur ce curieux prophète nazi, et l'arrête après plusieurs années de cavale.
Schäfer mettra aussi ses infrastructures et l'excellence de son monstrueux savoir-faire au service de la dictature d'Augusto Pinochet. De 1973 à 1989, la Colonia Dignidad collabore régulièrement avec la Dina (Dirección de Inteligencia Nacional), la police politique du régime, et sert de centre de détention et de torture pour les opposants. Elle accueille aussi des criminels nazis recherchés dans le monde entier : « Walter Rauff 2 est passé à la colonie pendant mon enfance, ainsi que Hans Ulrich Rudel 3 », précise Klaus Schnellenkamp. Le petit garçon qui chantait des lieder à Mengele a grandi et, après plus de vingt années d'enfermement, de violences, et quatre tentatives d'assassinat organisées par Schäfer, il a réussi à fuir cet enfer. Et nul mieux que lui ne connaît cette sinistre Colonia Dignidad.
Quand on lui demande comment il a réagi à l'annonce de la mort de Paul Schäfer, il répond -calmement que, pour lui, Paul Schäfer était déjà mort depuis longtemps, tout comme Kurt Schnellenkamp, le bras droit de Schäfer, dont il n'a découvert que tardivement qu'il était aussi son père (les enfants de la colonie étaient éduqués communautairement).
« Je ne souhaite qu'une chose, c'est que la disparition de Schäfer soulage les familles de la colonie... » Car, et c'est le plus étonnant, la Colonia Dignidad existe toujours. Rebaptisée « Villa Baviera » en 1991, elle s'est reconvertie en une sorte de ferme bio, un peu gîte rural pour vacanciers, un peu curiosité touristique pour voyageurs en quête de spectaculaire

et de bonne nourriture germanique sous le soleil du Chili - les restaurants sont tenus par Anna, la s?ur de Klaus.
« Mais, précise Klaus Schnellenkamp, même si l'ambassade d'Allemagne leur a envoyé un psychologue et que le gouvernement chilien exerce une surveillance stricte (il n'y a officiellement plus de violences ni d'abus sexuels, la colonie étant soumise à une ?obligation de vie familiale normale?), la communauté n'a pas changé. Les villages de vacances ne sont qu'une vitrine. Et ce n'est pas le tourisme qui les aide à survivre. En tant qu'ancien administrateur, je connais particulièrement bien leurs finances : ils vivent encore de fonds occultes provenant de la drogue, de la vente d'armes et de trafics divers. Ils bénéficient toujours d'appuis. L'argent est placé sur des comptes en Uruguay, à Hong Kong, en Suisse et dans les Caraïbes. Quant à la secte elle-même, elle s'est reconstituée. Paul Schäfer a un successeur en la personne d'un nouveau prophète, Ewald Frank, de la Freie Volksmission (Centre missionnaire de la parole parlée) de Krefeld... Et tout le monde ferme les yeux. »


  • 1. « Weißt du, wieviel Sternlein stehen an dem blauen Himmelszelt ? »
  • 2. Responsable de 100 000 morts pendant la Seconde Guerre mondiale ainsi que du développement des Gaswagen (véhicules de gazage).
  • 3. Héros de l'aviation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale.

À lire
En allemand : le récit de Klaus Schnellenkamp : Geboren im Schatten der Angst. Ich überlebte die Colonia Dignidad, Herbig, Munich (2007).
En français : une excellente enquête de Maria Poblete et Frédéric Ploquin : La Colonie du Docteur Schaefer. Une secte nazie au pays de Pinochet, Fayard (2004).

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