Retour à la liste

Le Petit Prince au Somaliland

Les Suisses ne sont pas à une aventure extraordinaire près. Dernière en date, la publication en langue somalie, par un éditeur de Lausanne, du chef-d'?uvre de Saint-Exupéry.

 

Est-ce parce qu'ils s'ennuient chez eux ? Parce qu'ils s'y sentent un peu à l'étroit ? Parce que leur pays est trop calme, trop sage, trop tranquille ? Toujours est-il que les Suisses sont parmi les plus grands fournisseurs mondiaux d'aventures extraordinaires, d'exploits inouïs, de challenges improbables.

Le premier homme à avoir réussi un tour du monde en ballon sans escale est un Suisse. Il s'appelle Bertrand Piccard. Après avoir tenu son pari (en 1999), il s'apprête aujourd'hui à entamer un autre tour du monde, avec cette fois un avion de son invention fonctionnant sans autre carburant que l'énergie solaire !

Le premier homme volant à être parvenu à traverser la Manche muni d'une simple aile dorsale (équipée, il est vrai, d'un réacteur !), Yves Rossy, est suisse lui aussi.

Plus paradoxal encore : c'est une équipe suisse, le team Alinghi, qui a réussi à construire le voilier le plus rapide du monde et à battre ainsi tous les rois de la mer : pas tout à fait banal de la part d'un pays ne disposant d'aucune façade maritime.

Les récits des exploits de ces trois prodigieux Helvètes ont été publiés par un éditeur - suisse, bien sûr - qui est lui aussi, dans le bon sens du terme, un grand aventurier. Pierre-Marcel Favre, pilote d'avion, amateur de belles voitures (et de belles femmes - ce qui, paraît-il, va avec), est en effet un des rares hommes au monde à avoir mis les pieds au moins une fois dans à peu près tous les pays membres des Nations unies : en tout cas, plus de cent, sur les cinq continents.

Le plus récent de ses voyages n'est pas le moins original, car il l'a mené dans un pays... qui n'existe pas : le Somaliland. Sans se lancer ici dans un long exposé, deux mots d'explication. La Somalie officielle, celle que reconnaît l'ONU, est née en 1960 de la fusion de deux colonies : l'une italienne, l'autre britannique. Lorsque la folie meurtrière s'est emparée de ce pauvre pays, les ex-Britanniques ont préféré laisser leurs cousins ex-italiens se chamailler entre eux et ont proclamé en 1991 leur indépendance, sans obtenir la moindre reconnaissance internationale, mais beaucoup mieux que cela : la paix intérieure.

 

Tandis que les uns, toujours en proie à des désordres sanglants, laissaient leurs rivages se transformer en côte des pirates, les autres, au contraire, instauraient dans leur républiquette un régime pacifique. « Et même démocratique, ajoute Pierre-Marcel Favre, puisque des élections bien organisées viennent de remercier le président Dahir Riyale Kahin, qui a reconnu sa défaite. »

Comme tout État digne de ce nom, le Somaliland (entre trois et quatre millions d'âmes, réparties sur un territoire grand comme trois fois la Suisse) possède son drapeau, son armée - et même sa monnaie. Hélas, les caisses sont vides, et les salaires des fonctionnaires n'ont pas été payés depuis des lustres.

 

Pour se rendre dans cet étrange pays, il faut en avoir vraiment envie. Obtenir un visa dans la seule « ambassade » dont il dispose en Europe : à Londres, naturellement. Se poser à Djibouti, seule porte d'entrée possible, et de là gagner la « capitale », Hargeisa. « Deux solutions, explique Favre, ou bien se taper dix à quinze heures de route - enfin, si on peut appeler ça une route -, ou bien prendre le risque de voler pendant trente-cinq minutes dans l'unique avion de la seule compagnie locale, un Iliouchine 18 en ruine. »

Quel irrépressible besoin, quelle irrésistible motivation ont donc poussé cet éditeur paisiblement installé à Lausanne, au bord d'un lac où il n'y a jamais le feu, à se rendre dans un des endroits les plus inaccessibles et les plus misérables de la corne de l'Afrique ?

 

Y apporter des livres !
La réponse a l'air d'un gag - mais ce n'est pas du tout une plaisanterie.
Un jour, Pierre-Marcel Favre rencontre un collectionneur un peu fou (comme tous les collectionneurs) mais aisé (c'est toujours mieux pour enrichir une collection), l'entrepreneur franco-suisse Jean-Marc Probst. Grand voyageur - on pourrait même dire bourlingueur -, ce dernier est tombé, encore enfant, amoureux d'un des plus jolis textes de la littérature française du XXe siècle : Le Petit Prince, un conte écrit et dessiné par Antoine de Saint-Exupéry - un sacré bourlingueur lui aussi. Probst a commencé par acheter les différentes éditions de ce livre aux multiples rééditions, en différents formats, puis en différentes langues.

 

Cette accumulation a fini par déboucher sur une véritable collection : plus de mille volumes ! Non content d'entasser ainsi les versions produites un peu partout dans le monde, Probst a voulu - comportement typique d'un collectionneur - combler les manques, remplir les trous : autrement dit, susciter les traductions dans les quelques langues, idiomes ou dialectes dans lesquels Le Petit Prince n'avait pas encore été adapté. Ce qui était le cas de la langue somalie - jusqu'à ce que Probst et Favre s'entendent pour mettre un terme à cette insupportable anomalie.

Une fois l'autorisation de la famille Saint-Ex obtenue et le texte traduit (par Abdulghani Gouré Farah, auteur d'un Dictionnaire français-somali), restait à imprimer le bouquin. Un jeu d'enfant pour Favre qui, en amateur d'expériences rares, décida d'aller livrer lui-même la totalité du tirage 1 à ses bénéficiaires : les enfants des écoles du Somaliland.

Les deux compères, Favre et Probst, chargés de leurs caisses de bouquins, ont été accueillis à bras ouverts, fin août 2010, par la ministre de l'Éducation, Samsam Cabdi Aadan, une des trois femmes d'un gouvernement composé d'une vingtaine de ministres, qui va répartir le trésor entre les quelque 2 500 enseignants que compte le pays.

Antoine de Saint-Exupéry avait imaginé la rencontre entre un aviateur perdu dans le désert et un petit prince tombé de son astéroïde, sans deviner qu'un aviateur suisse atterrirait un jour avec son livre dans une planète étrange appelée le Somaliland.

 

 

  • 1. Il est toutefois possible de se procurer un exemplaire de cet ouvrage par Internet, au prix de 14 euros, sur le site www.editionsfavre.com.

Retour à la liste

Les autres articles :

Paléoanthropologie - Deux sorties d’Afrique

  On faisait jusqu’ici remonter à 40 000 ans l’arrivée d’Homo sapiens en Europe.

L’analyse de dents trouvées en 1964 dans une grotte des Pouilles, dans le sud de l’Italie, laisse à penser qu’elles appartenaient à un jeune Sapiens vivant il y a 43 000 ans. Une recherche similaire menée en Angleterre, cette fois sur un fragment de mâchoire découvert en 1927, aboutit à un résultat similaire : le fossile date de 43 000 ans.
S’il semble donc établi que la colonisation du continent par

Lire l'article

Éric Briffard, Le Cinq à Paris

  Éric Briffard, Le Cinq à Paris Depuis 2008, il préside aux fourneaux du Cinq, restaurant de l’hôtel George V. Une cuisine d’exception dans un cadre parmi les plus somptueux de la capitale.  Par Matthieu Noli

 
On ne dira jamais assez l’influence que peut exercer un professeur sur la destinée d’un jeune homme. À 14 ans, Éric Briffard n’est pas un bon élève. Plutôt qu’étudier, il préfère débusquer les grenouilles et les écrevisses, ramasser les gros escargots de sa Bourgogne natale et fêter la Saint-Cochon dans la ferme de ses grands-parents. Évidemment, il ne sait pas quel métier il va faire plus tard.

Lire l'article

CES CHINOISES qui refusent le mariage

  «Chaque fois que l’on parle du mariage, cela me fait trembler de peur. Peut-être que ce sentiment évoluera avec le temps, que je changerai d’avis. Je sais que pour bien des gens le mariage est une préoccupation principale. Moi, mon instinct me dit de ne pas me marier. »

Le témoignage de cette jeune femme, extrait d’une étude de psychologie en langue chinoise intitulée « Les femmes qui refusent le mariage », aurait été considéré comme un cas isolé il y a un quart de siècle.
Aujourd’hui, il illustre l’état d’esprit d’un nombre croissant de femmes chinoises qui n’hésitent plus à remettre en cause la sacrosainte institution du mariage. Toute la structure sociale s’en

Lire l'article

Les remakes ou l’art du recyclage

  La vogue des remakes pourrait laisser croire que les scénaristes de Hollywood sont en panne d’inspiration. En fait, ce sont surtout les producteurs qui, rendement financier oblige, préfèrent s’appuyer sur des œuvres qui ont déjà fait leurs preuves.

Par Éric Fesneau
Le cinéma, dit-on parfois, est une industrie du prototype. Il possède en effet cette particularité de mettre sur le marché des produits uniques. Incapables de prévoir la réaction du public, les producteurs prennent le risque d’un retour sur investissement médiocre, voire d’une perte sèche. Aussi cherchent-ils à réduire la part d’incertitude en s’appuyant sur des -œuvres qui ont déjà

Lire l'article

Le maître de guerre

« L’Art de la guerre » de Sun Tzu est réédité dans une nouvelle traduction richement illustrée. Un traité vieux de 2 500 ans stupéfiant d’actualité. 

Écrit en Chine il y a 2 500 ans, L’Art de la guerre est le premier traité de stratégie connu. Comme Le Prince de Machiavel, avec qui il a plus d’un trait en commun, son influence dépasse de beau-coup les cénacles d’historiens, auxquels pourrait le vouer son antiquité, et les cercles militaires, auxquels son contenu semble pourtant d’abord s’adresser. On le trouve aujourd’hui dans la bibliothèque de grands

Lire l'article

Paléoanthropologie - Deux sorties d’Afrique

On faisait jusqu’ici remonter à 40 000 ans l’arrivée d’Homo sapiens en Europe. L’analyse de dents trouvées en 1964 dans une grotte des Pouilles, dans le sud de l’Italie, laisse à penser qu’elles appartenaient à un jeune Sapiens vivant il y a 43 000 ans.

Une recherche similaire menée en Angleterre, cette fois sur un fragment de mâchoire découvert en 1927, aboutit à un résultat similaire : le fossile date de 43 000 ans.
 
S’il semble donc établi que la colonisation du continent par l’homme moderne a été plus précoce qu’on ne le croyait, d’autres travaux confirment que le peuplement de la Terre s’est déroulé en plusieurs temps, contrairement à l’hypothèse

Lire l'article

Des nazis chez Pinochet

Établie par des expatriés allemands au pied de la cordillère des Andes, la Colonia Dignidad a servi activement la dictature chilienne. Et lui a survécu. Un ancien membre témoigne.

« Sais-tu combien il y a d'étoiles dans la voûte bleue du ciel ? 1 » Cette rengaine, tous les petits Allemands la fredonnent depuis des générations à Noël. À l'école, pour la famille, pour les amis de passage. Mais ce jour-là, Klaus, le gamin de 8 ans en culottes courtes qui chante devant une assemblée recueillie, ignore que le brave oncle Karl Heins qui le récompense d'une tape sur la joue n'est autre que Josef

Lire l'article

Les noirs dans le rêve américain

Depuis Dans la chaleur de la nuit jusqu'à Men in Black, de nombreux films, accompagnant ou précédant l'évolution des mentalités, ont joué un rôle essentiel dans le combat pour l'égalité raciale.

À l'issue du 36e Festival du cinéma américain de Deauville, qui s'est tenu du 3 au 12 septembre, il nous a paru intéressant de traiter un aspect peu connu du septième art aux États-Unis : le rôle qu'il a joué dans l'évolution de l'image des Noirs.
En mars 2010 sortait dans les salles françaises Precious, du réalisateur noir américain Lee Daniels. Le prix du jury qui a récompensé le film en 2009 à Deauville

Lire l'article

Haut de page